Rencontre du troisième type
Comment, mais surtout quand, montrer le monstre ? Comme pour tout film de science-fiction montrant l’alien, l’apparition de l’envahisseur extraterrestre pose la question cruciale de la représentation esthétique. Scène climax de « La Guerre des mondes », adaptation du roman d’H.G. Wells faite en pleine guerre froide, la confrontation entre Terriens et Martiens se révèle aussi brève qu’économe.
Les Martiens attaquent ! Après une première « boule de feu » tombée en Californie (consécutivement au générique), c’est une pluie de météorites qui s’abat bientôt sans discontinuer sur la Terre. Leur aspect ? Une grosse masse noirâtre, sorte de coque protectrice dont la rugosité s’oppose à la surface lisse et métallique, représentation supposée d’un futurisme minimal, des soucoupes volantes qui détruiront la Terre. Leurs armes ? Des « rayons d’une nature inconnue » qui pulvérisent tout et tous sur leur passage.
Des questions taraudent alors le spectateur. Quelle est donc cette intelligence capable de rendre inefficace le puissant arsenal militaire américain, arme nucléaire comprise ? De quoi ces êtres supérieurs sont-ils faits ? Et, surtout, à quoi les Martiens ressemblent-ils ? Il faut attendre plus de la moitié du film pour obtenir la réponse... en même temps que les héros de cette terrifiante histoire.
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Un nouvel astéroïde s’écrase sur la maison dans laquelle l’astrophysicien Clayton Forrester et la jeune enseignante Sylvia van Buren ont trouvé refuge. « Un œil électronique, comme une caméra de télévision » relié par câble à une soucoupe volante étudie les recoins de l’habitation. Sylvia aperçoit un Martien à l’extérieur. « À quoi ressemblait-il ? », s’impatiente Clayton. Sylvia « n’a pas bien vu, mais c’en était un », assure-t-elle. Le spectateur, lui, n’a aperçu qu’une silhouette furtive. La tension monte. Clayton détruit « l’œil électronique » venu procéder à une nouvelle inspection de la maison. Il pose ce qu’il en reste sur une table...
Sylvia à ses côtés, Clayton entreprend de dégager une fenêtre pour quitter les lieux [1a]. La caméra panote vers la droite et se met à suivre une ombre énorme, mouvante, silencieuse et de forme étrange [1b]. L’obscurité bleutée et les ombres qui lacèrent le décor prêtent à cette présence mystérieuse un surcroît d’hostilité. Nouveau panoramique vers la gauche. Le cadre resserré sur Sylvia indique que la jeune femme court un danger [1c]. Le suspense est à son comble : le spectateur sait que Sylvia, occupée à aider Clayton, ignore que le danger est dans son dos. Précédé de son ombre, ce qui ressemble à une main aux longs doigts crochus vissée au bout d’un bras rachitique entre alors lentement dans le cadre par la droite et se pose sur l’épaule de Sylvia [1d]. Face à la caméra en gros plan, le visage déformé par l’effroi, la jeune femme ne peut articuler un son. Pano très rapide vers le bas et plein axe sur une sorte de gnome au nez rouge [1e] ! C’est en tout cas ce que l’on devine car le petit Martien se trouve encore plongé dans l’obscurité. Sa main posée délicatement sur l’épaule de Sylvia et son comportement attentiste entrent en totale contradiction avec l’immense force destructrice des engins spatiaux. Est-ce une volonté d’établir le contact ? Une main tendue vers la paix ? Un geste de curiosité un peu naïf ? Quoi qu’il en soit, le comportement inattendu de cet être insolite n’a rien de belliqueux. Clayton n’en est pas moins effrayé. Son réflexe est de protéger Sylvia et de braquer une lampe torche sur lui [2]. Gros plan sur le Martien [3] qui, selon Steven Spielberg, lui a inspiré son fameux E.T. trente ans plus tard. Aveuglé par le rayon lumineux, l’extraterrestre protège son unique œil à trois faces (bleue, rouge, verte) avec des mains à trois doigts terminés par de petites ventouses. Son gros œil multicolore se trouve fiché au milieu d’un crâne volumineux, disproportionné par rapport au reste du corps. Sa tête luisante est parcourue de grosses veines. Nouvelle surprise scénaristique, le geste de protection du Martien révèle une grande vulnérabilité. À la sophistication et à la puissance quasi immatérielles des soucoupes s’oppose la matérialité organique d’un être impuissant, inerte, dépourvu de toute protection (ni vêtement, ni armes, etc.). Le physique repoussant de l’extraterrestre semble à l’égal de son épouvante et de sa faiblesse physique (quand il ne fait pas corps avec sa machine de destruction). Une simple barre de fer jetée par Clayton [4] suffit d’ailleurs à le faire fuir dans un hurlement effroyable.
Trois temps forts ont rythmé ce face-à-face inédit : la surprise de Sylvia (rapide), le croisement de regards (lent) et la fuite du Martien (rapide). Pas de combat, pas d’échange. Un simple champ-contrechamp en guise d’observation. |
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La multiplication des météorites s’abîmant sur la Terre semblait la promesse d’un grand spectacle pyrotechnique. Tout indiquait que le spectateur allait en avoir « plein la vue ». Si le résultat reste encore aujourd’hui convaincant, il n’en demeure pas moins très classique dans sa mise en scène : des combats notamment en plans fixes, très statiques. Quant à la représentation du Martien (simple maquette), elle aussi très réussie (ce n’est pas Spielberg qui nous contredira), elle sort à peine de l’ombre. Une ombre qui sert, par ailleurs, à instaurer la peur. Autrement dit, la carence technique du film constitue ici un atout esthétique au service de l’angoisse. Quant à l’arrivée tardive de l’extraterrestre, due essentiellement au respect de la dramaturgie du roman de H.G. Wells, elle est aussi le reflet des limites techniques de l’époque.
Car, faut-il le rappeler, nous sommes en 1953. Les moyens techniques autorisant des effets spéciaux de qualité sont encore balbutiants. Aussi, à la guerre des personnages contre les Martiens correspond hors champ un autre combat pour la sophistication des trucages qui conduira aux images de synthèse permettant de mettre en lumière le vilain Martien face au Terrien comme dans Mars attacks (Tim Burton, 1996), pastiche très réussi de La Guerre des mondes, ou encore le récent remake (2005) signé Steven Spielberg.
Philippe Leclercq
La Guerre des mondes, un film américain de Byron Haskin (The War of the Worlds, 1953, VF), scénario de Barré Lyndon d’après le roman de H.G. Wells, avec Gene Barry (Clayton Forrester) et Ann Robinson (Sylvia van Buren).
1 h 22 min
dimanche 7 mai 2006, 20 h 40
Rediffusion : la nuit du jeudi 11 au vendredi 12 mai, 0 h 05
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