Réminiscences cinématographiques
Nanni Moretti et un de ses amis, Gerardo, se rendent sur les flancs d’un volcan des îles Éoliennes. Le décor de la séquence n’est pas anodin : le volcan a en effet déjà servi à Rossellini (Stromboli, 1949) et à Pasolini (Théorème, 1968). Moretti, en cinéaste cinéphile (un passage de la première partie de Journal intime est d’ailleurs un hommage direct à Pasolini), joue sur ces réminiscences cinématographiques. Les deux plans contemplatifs qui ouvrent la séquence (paysage désertique, cendre noire, fumée [1]) en rappellent d’autres, où Ingrid Bergman accomplissait son chemin de croix sur les versants fumeux du volcan ; d’autres encore où l’industriel dénudé et démuni de Théorème hurlait dans un monde déserté.
La rupture et sa mise en scène
Mais la contemplation noble et désintéressée du sublime de la nature est de courte durée. Le personnage de Gerardo n’a que le temps de remarquer le caractère « hypnotique » du spectacle fascinant et inquiétant du volcan, car l’arrivée d’un groupe de touristes américains suffit à rompre le charme et à le ramener vers des préoccupations plus futiles. Il se demande en effet aussitôt si ces touristes pourront le renseigner sur le devenir des intrigues sentimentales de Amour, gloire et beauté, le feuilleton pour lequel il s’est pris de passion.
Cette rupture est figurée par un changement de perspective : on quitte littéralement le point de vue « élevé » et noble, pour « redescendre » sur terre. La plongée sur le cratère du volcan ou le plan montrant les personnages au sommet, la mer en contrebas, à l’arrière-plan [2], suggéraient en effet une « hauteur de vue » qui disparaît rapidement. Les plans suivants mettent en scène un mouvement descendant [3] qui renverse bientôt le sens des prises de vues en plongée : la plongée ne sert plus à suggérer le point de vue élevé des personnages (comme c’était le cas dans le plan sur le cratère) mais à montrer un personnage qui dévale une pente (et s’abaisse ?) de manière laborieuse et dérisoire [4].
Le burlesque cinéphilique
Si le burlesque consiste à traiter de manière familière une action noble ou héroïque, cette séquence de Journal intime est d’un burlesque d’ordre cinéphilique. Les réminiscences cinématographiques évoquées plus haut portaient en effet avec elles une sorte de transfiguration des personnages au sein d’une nature sublime. Or, en lieu et place du douloureux périple d’Ingrid Bergman, on assiste ici à une descente laborieuse dont l’enjeu n’est plus la liberté, mais les dernières nouvelles d’un feuilleton sans âme. En lieu et place du cri ambigu de désespoir et de soulagement de l’industriel de Théorème, on a affaire ici à une conversation hurlée dont l’enjeu porte sur les péripéties sentimentales grotesques des personnages du feuilleton.
Il faut ici remarquer l’usage qui est fait du plan d’ensemble et du hors-champ : filmés en plan d’ensemble [5], les personnages de Nanni et de Gerardo sont en effet ramenés à l’échelle dérisoire de leurs préoccupations et la nature imposante qui les entoure les écrase de toute sa force. Le fait que son ami reste hors champ et que Nanni doive lui hurler questions et réponses accentue un peu plus le caractère grotesque de ce qui se dit. Enfin, la légère suspension du plan, à la fin de la séquence (les regards de Nanni et des touristes restent un instant suspendus vers le hors-champ, sans qu’il y ait de réponse de la part de Gerardo [6]), achève le burlesque de la situation. La dernière réponse de Nanni à Gerardo résonne en effet dans le vide – ce vide abyssal qui s’est glissé entre la force de la nature et la vanité des préoccupations des personnages.