Une entrée en matière efficace
Les premiers plans du film l’inscrivent directement dans la lignée des films d’épouvante : le plan d’ensemble qui ouvre le film nous fait découvrir une maison isolée, à l’architecture quelque peu gothique, perdue dans un brouillard inquiétant. La silhouette sombre des grands arbres qui l’environnent donne même l’impression d’une bâtisse perdue dans la forêt et évoque l’atmosphère lugubre de certains contes [2].
Cette évocation du genre est appuyée par le cri poussé par le personnage de la mère, lors de sa première apparition dans le plan suivant. C’est un cri d’épouvante, surprenant et angoissant, qui achève d’installer le climat du film [3].
Les éléments mentionnés ci-dessus permettent de guider le spectateur (en l’installant à l’intérieur du cadre d’un genre bien défini) tout en suscitant son intérêt : si c’est un film d’épouvante, « il va se passer des choses étranges et inquiétantes ». Cette tension et cette attente presque immédiates sont rapidement renforcées par le mystère des situations : le cri du personnage principal, d’abord, est incompréhensible, mais intrigant (on imagine qu’il s’agit d’un cauchemar, mais on aimerait en savoir plus). Ensuite, l’arrivée du trio de personnages, dans le plan suivant, accentue l’impression de mystère : le rire des personnages, d’abord, qui permet la transition entre le plan sur la mère et celui sur les domestiques, résonne de manière étrange après le cri d’effroi poussé par la mère. En outre, les trois silhouettes qui apparaissent semblent surgir de nulle part [5] : on ne sait pas d’où ils viennent et l’on ne saura pas plus ce qui les amène là, car la mère coupe Mrs Mills lorsqu’elle veut s’expliquer. Pour le spectateur, l’explication qui lui est refusée est d’autant plus intrigante que Mrs Mills et ses compagnons semblent totalement pris de court lorsque la mère prétend savoir pourquoi ils sont là.
Ces quelques plans permettent par ailleurs de poser un certain nombre de caractéristiques des personnages : la mère apparaît comme un personnage frag ile (à cause de son cri et de son expression d’appréhension lorsqu’elle ouvre la porte et regarde les intrus venus sonner chez elle) ; c’est aussi un personnage qui camoufle cette fragilité derrière une apparence physique stricte et rigide. On la voit ici occupée à ouvrir et fermer une porte, ce qui s’avèrera rapidement être sa caractéristique fondamentale : elle ferme les portes, se barricade, pour protéger ses enfants de la lumière ; et plus fondamentalement, la symbolique des portes et des clefs révèle l’attitude générale de la mère, qui tente désespérément de se fermer, de barricader la porte du souvenir pour oublier le crime commis [7]. Du côté des domestiques, on sent d’emblée que le trio est dominé par la figure de Mrs Mills, qui sera l’interlocutrice privilégiée de la mère.
Enfin, la première rencontre entre la mère et le trio de domestiques met en scène l’entrée en matière du film : toute la scène se passe en effet sur le seuil de la maison, car l’entrée dans le film (dans son histoire) suppose que l’on pénètre à l’intérieur de cette demeure pour connaître le mystère qu’elle recèle [6].
L’annonce ironique et symbolique de la surprise finale
À revoir le film, on est frappé par le caractère ironique des effets d’annonce et des clins d’œil que contient l’entrée en matière : le dénouement et la surprise finale y sont évoqués de manière subreptice, comme par malignité. Le dialogue des domestiques cheminant vers la maison, d’abord, ne manque pas d’ironie (ils évoquent un personnage mort et le bon temps d’autrefois avec nostalgie, alors qu’ils sont eux-mêmes décédés depuis plus d’un demi-siècle). Mais c’est surtout le plan d’ouverture sur la mère qui retient ici l’attention. Car d’emblée le film joue sur un effet de surprise : le cri d’effroi de la mère vient saisir et cueillir le spectateur exactement de la même manière que la révélation finale le surprendra en le prenant de court. Dans les deux cas, l’effet de surprise est associé à un retournement : de même que le mouvement de caméra nous fait passer de la verticale à l’horizontale dans le premier plan sur la mère, de même, la révélation finale du film « remet les choses à l’endroit » en retournant la situation [3 et 4]. La mère et ses enfants ne sont pas la proie de fantômes qui habiteraient la maison ; au contraire, il faut « retourner » les choses et comprendre que c’est la mère et ses enfants qui hantent la demeure. Le film commence donc par une « pirouette » (la caméra qui pivote sur son axe) tout comme il s’achève par une pirouette.
Par ailleurs ce jeu de faux-semblants peut encore se lire de manière symbolique dans le tout début du film : le plan d’ensemble qui ouvre le film nous montre en effet la maison isolée en mettant également en avant, au premier plan, le reflet de cette même maison dans une étendue d’eau [2]. Ce plan en suit d’ailleurs un autre (le dernier plan du générique), où cette même maison, cadrée de la même manière, apparaissait non pas « en vrai », mais sous, la forme d’un dessin [1]. Dans les deux cas, Amenábar joue sur le réel et l’apparence, passe de l’un à l’autre ou place les deux dans le même plan : la réalité – ou du moins ce qui est pris pour tel par le spectateur – est ici d’emblée renvoyée à son contraire sinon son double, l’illusion.