Manhattan
 
Pacte autobiographique
Le cinéma, reflet de la vie ? Reflet d’une vie ? La première séquence de « Manhattan », le chef-d’œuvre de Woody Allen dans lequel ce dernier déclare son amour pour la « Grosse Pomme », hors de laquelle il prétend ne pas pouvoir vivre, expose toute la difficulté de se raconter et questionne avec beaucoup d’humour le pacte qui fait d’une œuvre de fiction écrite à la première personne (ou presque) un aveu d’autobiographie.

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© MGM
Le site de Manhattan et Tracy, le personnage interprété par Mariel Hemingway, sont les deux muses de l’écrivain Isaac Davis joué par Woody Allen lui-même. Le film s’ouvre ici avec des vues de New York sur lesquelles Isaac Davis jette (en voix off) les premières lignes d’un roman qu’il essaie d’écrire tout au long du film [1 et 2]. Derrière le masque de l’écrivain aux prises avec les difficultés de la création se cache (si peu) la vérité d’un homme, celle de l’acteur-réalisateur Woody Allen, qui déclare son amour à la ville dans laquelle il vit depuis des lustres. La problématique posée par cette séquence porte sur la manière de raconter sa ville (et sa vie) sans risquer de se/la trahir. Que dire, que ne pas dire ? Les 61 plans qui la composent comptent comme autant de facettes d’un kaléidoscope urbain et intime difficile à appréhender, jeu de miroirs que Woody Allen décline ensuite dans des décors presque aussi nombreux. Chaque plan-miroir constitue ici un pan de la vie de l’auteur, chaque début du fameux « chapitre un », qu’Isaac Davis essaie d’écrire pendant que défilent les images de New York, correspond à un aspect, un point de vue différent de l’agglomération. Chaque définition en chasse une autre, comme si la ville, changeante et inaccessible, se dérobait aux limites du portrait, résistait aux bords du cadre de la caméra. L’écrivain/réalisateur tente pourtant de la circonscrire avec un texte plusieurs fois remis sur le métier et une juxtaposition compulsive de plans de la métropole. Entre la caméra-stylo et les obsessions de l’auteur, un contrat autobiographique impossible ?
Les mots ici étant aussi importants que les images, nous reproduisons in extenso le texte de la séquence. Les parties en italiques correspondent au commentaire de l’écrivain-réalisateur sur sa propre prose. « Chapitre un : il adorait New York, il l’idolâtrait au-delà de toute mesure... Non, plutôt ça : Elle le rendait romantique à l’extrême... Quelle que fût la saison, cette ville lui semblait n’exister qu’en noir et blanc et ne battre qu’aux airs de Gershwin. » [3] L’emploi du pronom personnel « il » à la place de la première personne du singulier « je » n’est pas seulement une coquetterie d’auteur. Il permet à Allen de prendre la distance nécessaire pour fictionnaliser son propre personnage c’est-à-dire confondre fiction et réalité en partant de son propre matériau afin d’en faire sa propre histoire. Rappelons que légende et vérité sont les deux faux-amis du pacte autobiographique. Genèse de l’écriture de soi, le texte-palimpseste que rature Davis/Allen « en direct » rend compte de la difficulté de se définir, acte d’autant plus périlleux ici qu’il passe par le portrait-miroir-déclaration d’amour du propre espace de vie de l’auteur.
Arrive le deuxième essai de l’artiste au travail pendant que Rhapsody in Blue de Gershwin colore le noir et blanc nostalgique des images de ses airs romantiques. État d’âme sur lequel l’artiste insiste particulièrement car la relation d’Allen à sa ville n’est pas seulement intellectuelle et mondaine, elle est aussi et surtout affective. Ajoutons encore que le procédé esthétique du noir et blanc participe activement de la création de la légende de la ville allénienne. « Je recommence tout. Chapitre un : c’était par romantisme qu’il aimait Manhattan. La foule, le trafic le comblaient. Pour lui, New York, c’était les belles femmes, les gars qui connaissaient tous les angles... Non, c’est trop ringard. Je réessaie, mais en plus profond ! » [4 et 5] Les femmes, belles et souvent jeunes comme Tracy qui n’a que 17 ans dans le film, sont au cœur du dispositif autobio-cinématographique d’Allen. Ses actrices (Diane Keaton, Mia Farrow...) sont souvent ses compagnes à la ville comme à l’écran. Le personnage incarné par la jolie Mariel Hemingway est, quant à lui, fortement inspiré de Stacey Nelkin, jeune conquête de l’époque du metteur en scène new-yorkais. « Chapitre un : il adorait New York, métaphore de la décadence, de la culture contemporaine. L’absence d’intégrité individuelle et la fuite permanente rendaient la ville de ses rêves de plus... Voilà que je prêche maintenant ! Il faut qu’il soit vendable ! » Allen tient à aborder tous les aspects de sa ville (Time Square, le quartier de Broadway, est très présent), y compris ceux moins reluisants qu’il abhorre. Dans son texte seulement, car les images axées sur la vie au quotidien ne montrent rien que de très banal [6 et 7]. « Chapitre un : il adorait New York quoiqu’elle représentât la décadence contemporaine et qu’il fût dur d’exister dans une société désensibilisée par la drogue, la musique stridente, la télé, le crime. Trop hargneux ! » Nouveau commentaire de Davis/Allen qui anticipe les éventuels reproches que la critique pourrait lui adresser. Ces atermoiements de l’homme de lettres sont naturellement à mettre sur le compte des détestations d’Allen vis-à-vis de sa ville [8]. « Chapitre un : il était aussi dur et romantique que sa ville. Caché par ses lunettes noires, il avait la puissance sexuelle d’un lynx ! Ça j’aime ! » Le fantasme allénien dans toute sa splendeur : ressembler à Humphrey Bogart, le mâle séducteur par excellence (le numéro de la cigarette de la deuxième séquence nous y ramène. Repensons encore à Prends l’oseille et tire-toi, 1969), et être doté d’un pouvoir sexuel hors du commun. Toutes les œuvres d’Allen sont pénétrées de ses angoisses sur la libido. Jill, l’ex-épouse d’Isaac Davis interprétée par Meryl Streep, met l’écrivain dans tous ses états quand il apprend qu’elle va publier une autobiographie (!) sur leur vie de couple. Force est d’entendre cette idée comme un écho comique d’une des plus grandes peurs d’Allen qui est de voir sa vie sexuelle étalée à la une des tabloïds [9]. « New-York était et serait toujours sa ville. » Allen achève sa confession amoureuse par le bouquet final emprunté au traditionnel feu d’artifice du nouvel an au-dessus de Central Park situé à quelques encablures de son domicile du côté de l’Upper East Side [10].
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Philippe Leclercq
 
 
Manhattan, un film américain de Woody Allen (1979, noir et blanc, VM), scénario de Woody Allen et Marshall Brickman, avec Woody Allen (Isaac Davis), Diane Keaton (Mary Wilkie), Michael Murphy (Yale), Mariel Hemingway (Tracy), Meryl Streep (Jill).
1 h 36 min
première diffusion : jeudi 11 novembre 2004, 21 h 00


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