Aux armes citoyens !
Comment s’incarne un chant révolutionnaire au cinéma ? Autant que la « chronique de quelques faits ayant contribué à la chute de la monarchie », le film de Renoir livre l’histoire de la « Marseillaise ». Pas la grande, l’officielle, la mythique, mais la petite, celle par laquelle, en cinq étapes, les petites gens de la nation France se sont approprié, en l’incarnant, ce chant de guerre perdu du côté de Marseille pour en faire un hymne.
Une mise en scène au service du chant
Intéressons-nous ici au lien entre le récit filmique et la chanson. Celle-ci est par nature archaïque et séduisante, car elle engage notre adhésion immédiate à son entrain, tout comme le cinéma, qui nous entraîne dans un régime de projection (primaire et secondaire) aux héros. Chanter et regarder le film, c’est, selon le programme de Jean Renoir, vivre une expérience émotionnelle, esthétique et éthique. Nous nous laissons transporter par un mouvement qui nous submerge, au nom de la liberté, dernier mot du film.
Là où se distingue le film de Jean Renoir de l’usage courant du son à cette époque, c’est dans sa volonté d’incarner la musique et le chant. Classiquement, un film français des années 1930 utilisait la musique de fosse pour lui conférer un rythme régulier et marqué, à côté des scènes dialoguées qui caractérisaient socialement et psychologiquement le personnage. Or le travail de Renoir sur la bande sonore s’écarte de cette conception et se caractérise par une démarche où le son et la musique font fonction d’agents dramatiques. Le réalisateur a le souci quasi politique de situer son histoire dans ce passage du particulier (à visage humain) au général et à l’universel (le peuple). Les mouvements de caméra sont conçus du général (avec des plans d’ensemble) au particulier (un groupe d’enfants jouant aux billes, des visages de femmes, de citoyens...).
Il faut patienter près de cinquante minutes (sur un film de deux heures) avant d’entendre pour la première fois les paroles de la Marseillaise. La chanson-titre du film donne le la du récit : en effet le cinéaste nous invite à suivre avec ses personnages l’éclosion, la circulation et l’incarnation de ce chant. Son origine est étrangère, son premier titre (Le Chant de guerre pour l’armée du Rhin, composé à Strasbourg, le 25 avril 1792, par Joseph Rouget de Lisle) ne le restera pas longtemps. Il faut du temps et un long voyage, de Marseille à Paris à pied, pour que ce chant devienne hymne national. Chaque personnage de ce périple sera le gardien et le passeur de cette parole, chaque citoyen devient en quelque sorte une Marseillaise incarnée.
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Première étape : la découverte
La Marseillaise ne « naît »pas dans le film : déjà composée, on l’entend pour la première fois chantée d’une voix dont on ne verra même pas le corps, derrière une porte vitrée, presque de façon accidentelle. Bomier, lorsqu’il s’inscrit sur les rôles des volontaires marseillais, s’interroge : « Qui est-ce qui chante ? Et il chante quoi ? » [1] C’est donc la première fois que l’un des personnages centraux du film et nous-mêmes entendons ce chant. Comme Bomier, nous ne pouvons que percevoir cette chanson qui résonne au loin. Elle n’a pas encore visage humain, mais déjà elle se diffuse tout près de nous. Elle est hors champ, mais présente auditivement, comme un élément inattendu du décor, un voisinage proche qui ne nous concerne pas encore, du moins pas vraiment. Mais remarquons que c’est au moment où Bomier s’enrôle que cette chanson naît, comme si elle accompagnait la promesse sur l’honneur du personnage. Lorsqu’il jure d’être libre de s’engager, bras levé, les paroles « Aux armes citoyens ! » le soutiennent.
Deuxième étape : la réception
Lors de la séquence suivante, nous retrouvons Bomier et ses deux camarades Arnaud et Cuculière pêchant au large de Marseille sur leur barque. Ils s’engagent dans une grande discussion sur la chanson entendue, sur son origine et sa fonction. Bomier, tout en ramant, exprime son scepticisme quant à son éventuel succès. Car décidément elle ne respecte pas les règles de l’harmonie et elle est douteuse pour ce Marseillais. Elle « sent le Nord » et elle est « sauvage » [2]. Ce à quoi lui répond Arnaud, filmé en plan rapproché, en légère contre-plongée : « En tout cas moi, ce chant m’a bouleversé. C’est comme l’écho de mes propres pensées. » [3] Bomier n’en a cure et prête à la chanson l’engouement d’une mode très éphémère.
À chaque nouvelle étape du récit, qui est aussi une étape du périple accompli par les Marseillais dans leur marche vers Paris, Renoir use de pédagogie au sens noble du terme. Ses personnages, qui réfléchissent sans cesse et non sans contradictions sur les actions en cours, expriment chacun à leur manière le point de vue d’un débat qui évolue. La chanson, ainsi, se doit d’être soumise à un examen critique pour qu’elle puisse advenir à leur monde. Bomier et ses camarades ne sont pas des machines à slogans, encore moins des répétiteurs. La Marseillaise de la révolution démocratique, soumise à l’approbation du peuple, est discutée, presque votée.
Troisième étape : la diffusion
Bomier, néanmoins, assène un jugement péremptoire au terme de cette discussion. Or, par la magie du montage, comme en réponse à cet avis isolé le peuple entier se met à clamer « Aux armes citoyens ! » lors du départ des Marseillais [4]. La caméra filme la foule en plan général et en plongée, passe sous une branche pour se rapprocher des visages et les passe en revue, femmes, citoyens, fédérés, mères en pleurs, à genoux. En un ample mouvement de caméra (un travelling à la grue), la fluidité du regard épouse la fluidité du chant. Du général au particulier, elle unit et rassemble tout un peuple, les couplets chantés par un ténor, le refrain entonné par la foule à l’unisson, tandis que la caméra isole quelques visages expressifs [5]. Toute la réalité sonore vibre des paroles nouvelles de ce chant qui donne le rythme de la marche à suivre.
Quatrième étape : l’apprentissage
Au bivouac, lors d’une halte sur la route de Paris, Bomier en uniforme de fédéré, après avoir dénigré le chant, mettra du cœur à l’apprendre, aidé de son compagnon, sa pipe en guise de baguette à la main [6]. Bomier doit réciter par cœur le deuxième couplet : « Que veut cette horde d’esclaves, de traîtres, de rois conjurés ? » L’ironie et la saveur du film s’expriment dans le lapsus de Bomier, qui remplace « horde » par « bande » et « conjurés » par « conjugués ». Bomier ainsi, en conjuguant les rois, semble les annuler par un effet d’addition indistincte. Non la pureté des mots mais la réappropriation par tout un chacun. Ici, le par-cœur prend tout son sens, littéralement. Le cœur de Bomier lui est propre tout comme son apprentissage qui se fait aussi bien en paroles qu’en actes.
Cinquième étape : l’apothéose
« La Nation, c’est la réunion fraternelle de tous les Français », a-t-on entendu au début du film, comme un credo qui donne la clé du film. L’arrivée à Paris, c’est d’abord le passage obligé par la Bastille [7], début de la Révolution, et la promesse enfin de cet autre moment fondateur : la fête des Fédérés qui consacre la Nation rassemblée. La caméra, alors, semble naître du sol pour s’élever et embrasser la place saturée de banderoles et de corps réunis pour ce moment historique.
Apparaissent les Marseillais qui, du fond de la scène, s’avancent sur son devant. Et avec eux le chant qui, indistinct, grossit pour venir exploser au premier plan, distribué comme en offrande aux citoyens réunis. Tous chantent alors l’apothéose de la Marseillaise. Définitivement adoptée, elle est « lancée » parmi ces corps d’hommes et de femmes qui se touchent, s’embrassent [8]. L’érotique est une marche révolutionnaire, semble nous exprimer en filigrane Renoir. Elle fait se ré-assembler des corps d’ordinaire disjoints. Il s’agira ensuite, pour ces femmes et ces hommes, d’agir au nom de ce nouvel hymne. |
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La suite du film nous le fera entendre plus discrètement, simple rappel de la cause lors des exécutions aux Tuileries, redevenu chant de guerre lors de la marche du bataillon vers la colline de Valmy. « Aux armes citoyens ! »
Nadia Meflah
La Marseillaise, un film français de Jean Renoir (1938, noir et blanc), scénario de Jean Renoir avec la collaboration de Carl Koch et Nina Martel-Dreyfus, avec Andrex (Arnaud), Ardisson (Bomier), Pierre Renoir (Louis XVI), Lise Delamare (Marie-Antoinette), Louis Jouvet (Roederer).
2 h 06 min
mardi 22 novembre 2005, 14 h 30
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