Les Aventures de Robin des Bois
 
Robin haut en couleurs
Comment la couleur peut-elle être signifiante au cinéma ? « Les Aventures de Robin des bois », tournées en Technicolor, montrent qu’au-delà de la beauté plastique dont elle est porteuse, la couleur peut, comme de nombreux autres systèmes d’opposition en œuvre dans le film, prendre valeur de signe fort. La séquence de la confrontation au château entre Robin et les félons est à cet égard exemplaire.

Vedette du film au même titre qu’Errol Flynn, le Technicolor trichrome gagne en 1937 ses lettres de noblesse en imposant ses conventions dans le cinéma d’aventures. Rappelons brièvement ce qu’est le Technicolor. Expérimenté bichrome au début des années 1920, ce procédé fonctionne par synthèse soustractive : une même scène est filmée simultanément sur trois films noir et blanc derrière trois filtres, un rouge, un bleu et un vert. Les images impressionnées sont donc colorées des complémentaires de ces trois couleurs primaires, respectivement cyan (bleu-vert), jaune et magenta. Au tirage, un processus inverse restitue sur une pellicule vierge les couleurs enregistrées.
La séquence des Aventures de Robin des Bois que nous analysons ici met face à face Robin et les nobles félons dans la grande salle du château du roi Jean. Robin s’invite insolemment au festin que l’usurpateur offre à ses partisans. Cette confrontation toute manichéenne est donc l’occasion de mettre en œuvre les nombreux systèmes d’opposition que le spectateur aura déjà pu observer durant les dix minutes précédentes du film : la forêt/le château, le végétal/le métal-minéral, le haut/le bas, le peuple/l’aristocratie, les Saxons/les Normands, la loyauté/la félonie, l’individu/le groupe, le légal/l’illégal, etc.
Mais nous concentrerons ici notre analyse sur la couleur.

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D’emblée, le contraste est fort entre les couleurs vives des costumes des personnages et de leurs accessoires et l’environnement froid des murs du château, comme pour rehausser la valeur signifiante affectée à la couleur dans la dramatisation de la scène. L’arrivée de Robin est à cet égard marquante [1] : un chevreuil sur ses épaules (il défie Guy de Gisbourne qui interdit le braconnage), le héros franchit avec arrogance l’immense porte de la salle et s’avance vers le spectateur jusqu’à ce que son passage soit barré par les gardes ; il porte haut les couleurs de la forêt (le vert et l’ocre), bien détaché sur les tons ternes du mur et des uniformes des gardes. Dans un même mouvement « chromatique » qui viendrait prolonger l’action, observons en outre que le héraut qui vient annoncer la venue de Robin arrêté dans son élan est lui-même porteur des couleurs de Robin [2].
Tout laisserait donc penser ici que nous allons avoir affaire à une opposition systématique entre les couleurs saturées des bons (Robin) et les couleurs ternes des méchants (les autres). Ce n’est pas le cas. Le code est plus complexe. Tous les autres personnages de félons sont, eux aussi, parés de couleurs vives. Ainsi de Guy de Gisbourne, en rouge et bleu, avec des motifs dorés [3], de l’évêque de Black Mountains, en violet [4], ou même du prince Jean, dont le revers bleu-vert de sa tunique pâle frappe l’œil [5]. On peut remarquer que, dans le premier cas, les deux couleurs primaires de Gisbourne s’opposent logiquement à la troisième, celle de Robin. Les couleurs des trois personnages cités ont ici une fonction symbolique propre à chacun d’eux : le rouge dominant du vêtement de Guy de Gisbourne exprime son caractère sanguinaire et pulsionnel ; la fonction épiscopale impose plus simplement le port de la couleur améthyste ; enfin, la tunique du prince Jean, démarquée de la franchise rubiconde de son voisin Gisbourne, signifie, par sa pâleur et l’absence de couleurs saturées, la ruse et l’hypocrisie.
Mais le principe général qui commande le code chromatique du film ne se situe pas là. Il repose en fait sur l’opposition du mat et du brillant : l’éclat des parements, bijoux, motifs d’armoiries et surfaces satinées des félons, outre qu’il connote la valeur sociale de leurs nobles porteurs, s’oppose aux tons mats des rebelles de Sherwood et des gens du peuple. Cette opposition, lorsque Robin se trouve debout devant ses ennemis, de part et d’autre d’une table qui fait frontière, est frappante [6]. La vaisselle dorée, les chandeliers, l’éclat mordoré de la tenture du fond, la clarté brillante des tuniques des personnages de l’arrière-plan ajoutent à cet effet.
Quand Robin, convié à prendre place dans un immense fauteuil, suscite l’indignation des deux aristocrates, ceux-ci, s’ils ne sont pas marqués par l’éclat ou le chatoiement, sont désignés par le port de couleurs disharmonieuses, bleu-vert pour l’un, orange-bleu pour l’autre, d’autant plus frappantes qu’elles tranchent sur le fond gris de leurs cottes de mailles.
On le voit, la séquence porte en elle un système chromatique savamment pensé. Dans le cours du film, cette stratégie fait évoluer les personnages. Ou ne les fait pas évoluer : dans le cas de Guy de Gisbourne, sa tenue, lors des scènes d’action, est invariablement à dominante rouge sang. Tandis que la félonie et l’hypocrisie du prince Jean sont constamment désignées par des changements de costumes.
Le dernier cas est intéressant à étudier de façon plus approfondie : celui de Lady Marian. Dans notre séquence, la jeune femme est clairement du côté des aristocrates, spatialement certes, mais aussi par les atours dont elle s’est parée [7]. Une coiffe satinée et une robe sertie de pierres et d’émeraudes dont l’éclat tranche sur une cape noire de jais la désignent comme une ennemie de Robin. Et pourtant, la robe se singularise ici par son bariolage, c’est-à-dire par le fait qu’une couleur est imprécise. Tout au long du film, Lady Marian, seul personnage (avec sa chaperonne Bess) à évoluer positivement pour épouser enfin la cause des rebelles, passe insensiblement de la brillance aristocratique à la matité populaire, de la couleur vive à la clarté virginale.
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Loïc Joffredo

Les Aventures de Robin des Bois, un film américain de Michael Curtiz et William Keighley (The Adventures of Robin Hood, 1938, VM), scénario de Norman Reilly Raire, Seton I. Miller et Roland Leigh, avec Errol Flynn (Robin), Olivia de Havilland (Lady Marian), Basil Rathbone (Guy de Gisbourne), Claude Rains (prince Jean), Patrick Knolles (Will Scarlett), Ian Hunter (Richard Cœur de Lion), Eugene Pallette frère Tuck), Alan Hale (Little John).
1 h 38 min
mercredi 4 janvier 2006, 15 h 50


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