Nous nous sommes tant aimés
 
Le rêve d’une illusion
Comment filmer la perte d’une illusion ? La séquence des retrouvailles de trois amis vingt-cinq ans après leur séparation achève de dresser le constat amer de l’amitié dépassée et des espoirs déçus. Il convient de remarquer comment Ettore Scola travaille l’espace et utilise certains codes cinématographiques pour révéler l’illusion dans laquelle les trois anciens amis tentent d’abord d’inscrire leurs retrouvailles.

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L’illusion de la continuité : le flash-back et son raccord
Rien n’a changé, l’amitié est restée la même, malgré le temps et la séparation : tel est l’état d’esprit qui semble dominer au début de la séquence. Pour suggérer cet espoir, Ettore Scola inscrit cette séquence de retrouvailles immédiatement après un flash-back. Le flash-back (littéralement « retour en arrière ») est une figure classique de la narration cinématographique qui permet d’évoquer un événement antérieur à la ligne temporelle principale. Pour différencier les lignes temporelles, différentes conventions existent, parmi lesquelles le passage du noir et blanc (censé exprimer le passé) à la couleur (censée exprimer le présent). Ettore Scola reprend ici à son compte cette convention très classique et nous montre en noir et blanc un événement important du passé des amis, qui appartenaient pendant la guerre à un même mouvement de résistance. On voit Gianni, Antonio et Nicola tomber dans les bras les uns des autres après l’annonce de la défaite allemande et de la fin de la guerre.
Ce moment de joie s’achève sur un plan très rapproché des visages des trois amis, qui roulent ensemble dans la neige [1]. Or le plan suivant (passage à la couleur et au temps « présent ») joue sur un véritable effet de raccord dans le mouvement : on retrouve les trois personnages, des années plus tard, à nouveau enlacés, à nouveau filmés en gros plan, et le mouvement circulaire de la caméra qui tourne autour d’eux rappelle le mouvement des personnages qui roulaient dans la neige [2]. Scola utilise ainsi la mise ne scène (ici le code cinématographique du flash-back et un effet de raccord) pour suggérer l’impression de continuité entre les deux époques : entre le moment où l’amitié et la communion des personnages était à son comble (l’annonce de la Libération) et le moment des retrouvailles, il y a une vraie continuité, comme si les années n’avaient pas eu de prise sur cette amitié.
 
L’illusion brisée : le jeu sur l’espace, la rupture du cercle et le faux flash-back
Le rêve d’amitié pérenne entre les personnages ne tarde cependant pas à se dissoudre dans la suite de la mise en scène. Scola utilise en effet d’abord l’espace et opère un mouvement d’élargissement qui nous fait quitter l’illusion de la communion entre les trois anciens résistants. Le découpage de la séquence part en effet de plans rapprochés sur les visages [3] et les mains réunis des trois comparses [4] pour peu à peu s’élargir et aller jusqu’au plan général (du restaurant d’abord, puis de la place lorsqu’ils sortent). Cette « prise de distance » dans la réalisation renforce considérablement les propos échangés entre les personnages et le constat amer d’échec et de déception qui prévaut dans leur existence. Au fur et à mesure que la caméra s’éloigne des protagonistes et de leurs illusions, on découvre le monde réel, la cliente ivre qui croit toujours à l’illusion de l’amour passé [5], le patron qui a vieilli, le restaurant qui se vide [6]. Le plan général de la place qui termine la séquence achève cette prise de distance : les trois hommes, vus en plongée, sont comme perdus dans cette vaste place déserte, submergés par un monde qu’ils voulaient reconstruire à l’image de leurs rêves mais qui les a dépassés [7].
La mise en scène de Scola utilise encore la figure de la rupture du cercle pour dénoncer l’illusion initiale : on l’a vu, le flash-back et le plan suivant insistaient sur des mouvements de rotation (des personnages et de la caméra) pour suggérer l’amitié, la connivence et la communion des trois personnages [3]. Ce cercle initial se rompt néanmoins peu à peu dans la séquence au profit d’une construction triangulaire : le personnage de Gianni, qui a menti à ses amis et qui appartient maintenant à une classe sociale bien plus élevée, sort peu à peu du cercle et devient le pivot de la scène. La mise en scène le place ainsi à l’écart, à la pointe d’un triangle dont la base est formée par Antonio et Nicola, lesquels se font face [8]. Là encore, tout est fait pour suggérer une impression de distance : Nicola et Antonio restent sur la même ligne (spatiale et idéologique), tandis que Gianni s’écarte et prend de la distance. Scola le place en position de pivot, au centre de l’image, comme pour mieux faire voir sa préoccupation et son éloignement tandis que Nicola et Antonio continuent de plaisanter ensemble.
Ce jeu sur la rupture du cercle prend une nouvelle forme, plus ironique, dans la seconde partie de la séquence, lorsque les personnages se retrouvent sur la place. Scola réutilise des plans serrés et des mouvements circulaires qui rappellent immanquablement les plans du début de la séquence et notamment le plan des personnages roulant dans la neige [2] : mais ces plans serrés montrent des personnages qui, loin de s’étreindre, sont au contraire en train de se battre [9].
Enfin, Scola réutilise le procédé du flash-back au cours de la séquence ; mais ce second flash-back a un sens très différent du premier. Loin de faire croire à une continuité entre le passé et le présent, il invente un faux passé (la mort de Gianni) qui vient renforcer la rupture de l’illusion de l’amitié pérenne. C’est un fantasme dont, par convention encore, le caractère factice est marqué par un voile monochrome (jaune) très artificiel [10]. Il permet de montrer la distance prise par Gianni qui non seulement brise le cercle et s’éloigne spatialement, mais encore se retire dans des pensées et des fantasmes amers.

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Benjamin Delmotte
 
 
Nous nous sommes tant aimés, un film italien d’Ettore Scola (C’erevamo tanto amati, 1974, VOSTF), scénario d’Ettore Scola, Furio Scarpelli et Agenore Incrocci, avec Vittorio Gassman (Gianni), Nino Manfredi (Antonio), Stefania Sandrelli (Luciana), Stefano Satta Flores (Nicola), Giovanna Ralli (Elide).
1 h 49 min
jeudi 13 octobre 2005, 20 h 40
Rediffusions : la nuit du dimanche 16 au lundi 17 octobre, 0 h 45 ; la nuit du dimanche 27 au lundi 28 novembre, 0 h 10


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