Tous en scène
 
Un pas de deux dans Central Park
Qu’est-ce qu’une comédie musicale ? La séquence du film de Vincente Minnelli étudiée ici poursuit le mouvement de réconciliation entre Tony et Gabrielle entamé lors de la discussion dans la chambre d’hôtel de Tony. Leurs dernières répliques (elle lui demande : « Pourrons-nous réellement danser ensemble ? », à quoi Tony répond « Nous verrons bien ») y trouvent une réponse directe et presque féerique, qui permet de mettre en lumière la magie couramment recherchée par la comédie musicale.

[1]
D.R.
[1] Un plan général nous montre Tony et Gabrielle dans la calèche. Le plan est assez aéré (autour d’eux, on voit le ciel et l’on devine les arbres de Central Park) et cette aération spatiale leur permet de relativiser leurs tracas de répétition (tout le dialogue porte sur cette relativisation). Le resserrement du champ, après cette prise de conscience (l’image devient moins aérée et se concentre davantage sur eux), permet paradoxalement de mettre en lumière les effets psychologiques de cette prise de conscience : Tony et Gabrielle semblent réfléchir au caractère relatif de leurs soucis, leurs sourires et leurs regards étant comme tournés vers l’intérieur d’eux-mêmes. Si donc tous deux ont cessé de se disputer et commencent à se rapprocher, il faut remarquer qu’ils restent en partie distants dans ce plan : ils sont côte à côte, ont des attitudes similaires, mais chacun réfléchit de son côté.
[2]
D.R.
[2] Dans ce plan général (le couple descendu de la calèche traverse le champ vers la droite avant de s’enfoncer dans l’arrière-plan), l’atmosphère particulière de la séquence est véritablement lancée. La musique (on ne sait encore sa provenance) commence à résonner : ses accents lointains et nostalgiques, associés à la vision du couple tout de blanc vêtu qui semble glisser dans la nuit, créent une ambiance à la fois étrange et envoûtante.

[3a]
D.R.
[3] Les mouvements d’appareil de ce plan complexe semblent se calquer sur l’état d’âme des personnages en suivant très exactement leurs circonvolutions et leurs hésitations : une succession de travellings verticaux et horizontaux suit Tony et Gabrielle et crée un effet de zig-zag qui reproduit leur attente et leurs tergiversations (ils semblent hésiter à fendre la foule des danseurs du bal, tentent d’abord de la contourner). À ce mouvement en zig-zag s’ajoute un profond mouvement de concentration et de resserrement autour des deux personnages : la vaste plongée [3a] qui ouvre le plan est en effet abandonnée, et au terme du mouvement de caméra, Gabrielle et Tony apparaissent presque en gros plan tandis qu’ils traversent la piste de danse [3b]. Au fur et à mesure que les personnages emplissent le champ, une attente est créée et devient de plus en plus prégnante : vont-ils danser ? Leurs corps qui se frôlent (même si les regards s’évitent encore), leur flânerie lente et nonchalante, la vision de ce couple qui marche seul au milieu des danseurs ainsi que l’absence de dialogues accentuent cet effet d’attente.
[3b]
D.R.
[4a]
D.R.
[4] C’est lesté du poids de cette attente que débute le plan suivant. La musique est presque tue avant de renaître, comme si la force de l’attente (du spectateur et des personnages eux-mêmes) lui permettait de résonner à nouveau. La démarche indolente et gracieuse des personnages s’installe dans la durée et fait culminer l’impatience [4a], jusqu’à ce que Gabrielle entame un premier pas de danse, bientôt suivie par Tony. La façon dont s’effectuent ces premiers pas est remarquable : là encore, aucun mot n’est prononcé, aucun regard n’est échangé, et les personnages semblent s’abandonner à la danse presque inconsciemment, comme s’ils étaient emportés, débordés par l’attente et le désir qui brûlaient en eux.
Après ces premiers pas, les personnages se positionnent l’un en face de l’autre et se regardent enfin frontalement [4b], comme pour officialiser la chose et reconnaître la réciprocité de leur désir : les pas de danse qui suivent sont néanmoins encore distants, leur rapprochement n’est qu’un balbutiement, comme s’ils se jaugeaient toujours. Rapidement, ils gagnent en confiance, se laissent aller et Tony (qui gardait les mains derrière le dos) ose enfin prendre la main de Gabrielle avant de l’enlacer véritablement. Le couple est alors véritablement formé, ils dansent avec harmonie et grâce [4c], et la musique même semble les saluer en appuyant la synchronisation magique de leurs mouvements. Les danseurs sont à l’aise, ils occupent tout l’espace, et la caméra se plie à leurs mouvements en les accompagnant.
[4b]
D.R.
[4c]
D.R.
[5]
D.R.
[5] Un raccord plus serré rattrape les personnages qui s’éloignaient vers la droite du cadre. Ce resserrement est accompagné par une dynamisation de l’action : la musique est plus forte et les mouvements des danseurs plus rapides. À l’aisance des mouvements et à l’occupation de tout l’espace par les corps des danseurs s’ajoute l’utilisation des accessoires disponibles (le banc).
[6]
D.R.
[6] Le raccord dans le mouvement, par un large plan d’ensemble qui saisit les personnages en plongée, permet de dramatiser leur danse, de lui donner de l’ampleur en l’inscrivant dans le paysage. Une fois parvenus en haut de l’escalier, ils sont en effet comme sur une scène dont le décor lointain serait New York. Le mouvement s’achève doucement, presque imperceptiblement, tandis que les personnages remontent dans la calèche : cette action (il lui donne la main et l’aide à monter avant de la suivre) est une transition stylisée, encore à moitié dansée, les mouvements des personnages revenant seulement peu à peu vers ceux de la vie de tous les jours.
[7]
D.R.
[7] On revient à un plan quasi-similaire à celui qui ouvrait la séquence : c’est comme la fin d’une parenthèse enchantée (la fin d’un rêve ?), et les personnages ont repris l’attitude qui était la leur au début de la séquence (sourires et regards intérieurs). À une nuance près     – et d’importance : Tony tient dorénavant la main de Gabrielle.

Benjamin Delmotte
 
 
Un film américain de Vincente Minnelli (The Band Wagon, 1953, VF), scénario de Betty Comden et Adolph Green, musique d’Howard Dietz et Arthur Schwartz, chorégraphie de Michael Kidd. Avec Fred Astaire (Tony Hunter), Cyd Charisse, (Gabrielle Gerard), Oscar Levant (Lester Marton), Nanette Fabray (Lily Marton), Jack Buchanan (Jeffrey Cordova), James Mitchell (Paul Byrd).
1 h 47 min
 dimanche 4 juin 2006, 22 h 30


© SCÉRÉN - CNDP
Créé en mai 2006  - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.