Après avoir traversé les sous-sols de la prison de la Santé, Roland, l’instigateur du plan d’évasion, et son codétenu Manu sont parvenus dans les égouts de la ville. Il s’agit maintenant pour eux de creuser une galerie permettant de contourner un « bouchon » de béton, ultime obstacle avant la liberté. Sans aucun repère temporel puisque dépourvus de montre, les deux hommes ont failli précédemment faire échouer le plan en remontant juste avant le passage matutinal des gardiens. Depuis, ils se sont confectionné un sablier de fortune qui leur permet de calculer l’heure afin de ne pas remonter trop tard.
Manu fixe l’une des planchettes qu’ils ont apportées pour éviter de boucher les égouts avec les gravats du tunnel qu’ils vont creuser [1]. Le gros plan [2] attire l’attention sur le sablier dont l’écoulement préside à la scène. Un système de croix à la craie que l’on aperçoit dans le plan 8 sert à noter les trois minutes du sablier et permet, par conséquent, d’évaluer avec précision le temps passé dans les égouts.
Sans tarder, Roland trace un cercle d’environ 70 cm de diamètre sur le mur à creuser, s’empare de la barre à mine et commence à cogner. Telles des secondes qui s’égrènent, les coups martèlent régulièrement le silence de la galerie [3]. On notera qu’il est impossible pour des raisons de temps de filmer la scène en plan-séquence comme ce fut le cas lors du percement du sol de la cellule dans la première moitié du film. On rappellera pour satisfaire aux objectifs de notre analyse que ce plan-séquence, combiné au plan fixe, a permis de suggérer la pesanteur et l’uniformité de la durée dramatisée. Cette dramatisation interne de l’image a aussi valorisé la continuité temporelle, essentielle à l’inscription des gestes dans le temps de l’action.
Dans notre séquence, c’est le procédé classique du fondu enchaîné, véritable ponctuation temporelle, qui donne une idée du passage du temps. On précisera que le fondu enchaîné consiste en la substitution d’une image à une autre par surimpression momentanée. Ici, le plan avec Roland est le même. Ce qui change, c’est la quantité de ciment entamée dans le cercle de craie. L’artifice est alors synonyme d’ellipse temporelle, court moment nécessaire à la progression du travail [4].
L’écoulement du temps est signifié par un deuxième fondu enchaîné dans le (même) plan [5]. Sa durée est remarquable à trois facteurs : les deux hommes ont inversé leur place dans le cadre, l’éclairage oblique provenant de la gauche de l’image est plus intense et, surtout, l’entame du ciment dans le cercle s’est élargie. Un troisième fondu ouvre sur un plan rapproché [6] soulignant une avancée plus grande des opérations. On remarquera l’extrême souplesse de ces fondus enchaînés qui, en plus de relier graduellement deux états de faits temporellement différents, raccordent parfaitement les plans dans le mouvement des personnages. En se rapprochant au plus près des coups donnés dans le mur, la caméra réduit le corps de Manu à ses deux bras qui pénètrent par la gauche du cadre et qui se prolongent par la barre à mine où se concentre l’attention (la tension) des deux hommes. L’image est hautement symbolique de leur détermination, concrétisée ici par les coups têtus de l’objet métallique qui tente de forcer leur destin.
Quatrième et dernier fondu enchaîné ouvrant sur les mains de Roland occupé à limer le passe-partout qu’il a confectionné pour franchir les nombreuses portes des sous-sols de la prison [7]. Aux fondus des images se superposent des fondus sonores qui soulignent la continuité du long moment nécessaire au perçage du trou. Malgré sa profondeur de champ, le plan suivant [8] insiste sur l’exiguïté de l’endroit. On constate à l’avancée du trou dans le mur et au nombre de croix à la craie qu’une nouvelle ellipse temporelle s’est glissée dans les intervalles des plans 6 et 8. Après un rapide gros plan sur la clé, Manu [9] exprime son admiration pour le travail de Roland qui lui répond avec bienveillance et professionnalisme [10] : un contrechamp qui relie fraternellement les hommes par le fil invisible de leurs regards. Quelques plans supplémentaires terminent la séquence selon le même procédé technique et esthétique.