L’Homme qui tua Liberty Valance
 
Un duel entre légende et vérité
Comment fonctionne un duel de western ? Trois pistes de lecture majeures traversent la fameuse séquence du duel, évoquée en flash-back, qui oppose le héros intègre au hors-la-loi sanguinaire dans le film de Ford : le traitement du duel lui-même dont certains codes volent en éclats, la légende qui va en découler et le court flash-back (plus tardif dans l’économie du film) qui va en infirmer la vérité.
 
À l’instar de tous les grands genres cinématographiques, le western est parfaitement codifié. Fondé sur l’histoire et/ou la légende des États-Unis comme le montre notre séquence, ce genre souvent violent a son bestiaire (cheval, bison...), ses accessoires (Stetson, Colt, Winchester...), ses topiques (la bagarre du saloon, l’attaque de la diligence ou de la banque, la poursuite...) et, bien sûr, ses moments privilégiés tels que le duel qui constitue la plupart du temps l’acmé narratif, moral et esthétique de la crise.
Dans L’Homme qui tua Liberty Valance, l’antépénultième western de John Ford, la grande scène du duel opposant Ransom Stoddard (James Stewart), un jeune avocat pétri d’idéaux, à Liberty Valance (Lee Marvin), un desperado à la solde du plus offrant, vient clore un conflit en germe depuis que Valance a détroussé Stoddard de ses maigres biens au début de l’intrigue. Cette histoire pleine de tensions est, en fait, un long flash-back encadré par le récit (présent de la narration) de Stoddard, élu sénateur quelques décennies plus tard, qui devient le conteur de sa propre légende. Plus précisément, la scène climax intervient après que Valance, furieux de n’avoir pas été élu comme délégué (à la place de Stoddard) pour représenter le Colorado devant la Convention territoriale qui doit statuer sur l’entrée de l’État dans l’Union, s’est livré au saccage des bureaux du journal local et à l’agression de son directeur, Dutton Peabody. Déjà provoqué par Valance lors du fameux vote, Stoddard décide d’agir en affrontant le hors-la-loi qui jouit d’une réputation de virtuose de la gâchette, juste un cran en dessous du cow-boy Tom Doniphon (John Wayne) qui incarne, quant à lui, le pionnier, homme d’action héroïque et solitaire, de l’Ouest américain primitif. Stoddard, qui est lui un intellectuel, pur produit de l’Est civilisé, n’est guère en mesure de tenir un colt en main (et ce n’est pas l’entraînement éclair au tir que lui a fait subir Doniphon qui peut lui être d’un quelconque secours !). Autant dire que les forces en présence souffrent d’un sérieux déséquilibre. Déséquilibre qu’il convient de souligner puisqu’il constitue un symptôme de perversion de cette scène de genre où les duellistes sont très souvent d’un niveau de dextérité égal afin de ménager le suspense. Aussi sera-t-on surpris que nul ne s’étonne dans cette petite ville de Shinbone que Ransom Stoddard, piètre tireur, ait pu éliminer de la main gauche un tueur professionnel tel que Liberty Valance !

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Toujours est-il que Stoddard, ne comptant que sur son courage et sa bonne étoile, s’avance nuitamment vers son destin. La mise en scène sinon la maîtrise de l’espace est ici capitale : il en va de la vie des deux hommes. La disposition des protagonistes correspond à un classique du genre : un homme de dos (Stoddard) et son adversaire qui lui fait face [1] (les deux pistolets bientôt mis en évidence et tendus l’un vers l’autre dans le même plan). En ce début de combat, Valance sort du saloon en insultant Stoddard (« Montre-toi, laveur de vaisselle ! »), lui rappelant au passage ce que la situation professionnelle (peu flatteuse mais momentanée) du jeune avocat doit au hors-la-loi. L’espace vide qui sépare les deux personnages est ici un gouffre angoissant ; les ombres orientées vers la droite, porteuses de menaces, invitent silencieusement à la fuite ; l’obscurité alentour encre la scène de sombres dangers. Bien que placé au fond du cadre, Valance qui les incarne tous se rend aussitôt maître de la géographie de la scène en l’occupant (et en la faisant vibrer) de sa voix tonitruante.
En contrechamp du plan précédent (rapproché pour souligner la montée en puissance de l’intensité dramatique), deux cow-boys (hors champ dans le plan 1) reconnaissent Liberty Valance et laissent courageusement Stoddard avancer seul vers son rendez-vous [2]. Deux détails comptent comme autant de ruptures avec les conventions de cette scène de genre et scandent la fin proche du personnage : son tablier de « laveur de vaisselle » comme indice ricanant de son amateurisme et son pistolet maladroitement tenu vers le bas (souvenons-nous que ses seules armes sont des livres de loi). Le plan suivant [3] est en contrechamp également rapproché. On rappellera que l’alternance champ-contrechamp de plans plus ou moins rapprochés est une figure de style du duel qui est en somme une affaire de regards, une parenthèse narrative où les deux hommes qui se font face se scrutent intensément pour déceler la faille, le moment opportun qui va permettre à l’un de surprendre l’autre. C’est ici l’image inquiétante du hors-la-loi type : les attributs (le chapeau relevé en signe de défi, le gilet de cuir qui individualise fortement le personnage, le ceinturon rempli de balles, le fouet comme accessoire de la perversité) et la posture (les mains sur les hanches et le visage dur) font de lui un personnage de terreur. Les deux hommes sont à nouveau réunis dans le plan suivant [4, semblable à 1] et s’avancent lentement l’un vers l’autre. La lenteur est alors proportionnelle à l’intensité dramatique. Les colts ne vont plus tarder à parler : Valance, assuré de sa supériorité, s’appuie sur un poteau et nargue sa future victime dans une attitude ostensiblement désinvolte. « Avance, que je te voie », lance-t-il défiant à Stoddard qui sort silencieusement de l’obscurité [5]. Ainsi exposé, Stoddard devient une cible facile pour Valance qui tire une première fois juste à côté de lui pour l’intimider. Après avoir déclenché l’hilarité sadique de Valance (nouveau signe de perversion du genre duquel la décontraction est bannie), le « jeu » se poursuit quand le bandit tire une nouvelle fois sur son adversaire. Cette fois, Stoddard est touché au bras droit [6]. Il exécute un geste brusque sous le coup de la douleur et lâche instantanément son arme. Il marche à reculons pour s’en ressaisir face à Valance qui ne le quitte pas des yeux et qui affiche toujours un triomphalisme proprement désarmant [7]. Après avoir ramassé son arme de sa seule main valide (la main gauche, sinistre présage !), Stoddard s’avance à nouveau vers Valance. Blessé, il trébuche alors que l’on entend résonner le cliquetis métallique du barillet du colt de Valance qui annonce que le tueur est en train d’armer la chambre de tir. Valance s’est redressé. Avec une lenteur stylisée, il prend la pose et ajuste son tir : il tend parfaitement son bras droit et rejette l’autre en arrière [8]. Nous sommes au paroxysme de l’intensité dramatique. Valance s’apprête à exécuter son adversaire et lance plus pervers que jamais : « Juste entre les deux yeux. » Les deux hommes tirent en même temps [9]. Valance est touché. Il s’écroule une première fois, tente de se redresser et s’effondre enfin au beau milieu de la rue dans une flaque de lumière : Stoddard a tué Liberty Valance ! Enfin, le croit-on à ce moment-là du film....
Car, un second flash-back, beaucoup plus court que le premier (il ne fait que 45 secondes !), nous révèle la vérité sur l’identité de celui qui tua vraiment Liberty Valance. Ce retour en arrière n’est composé que de deux plans : le premier où l’on voit un homme de dos, le second où on le voit de face. Cet homme, véritable héros du duel, c’est Tom Doniphon. Le récit est, quant à lui, toujours assuré par le sénateur Stoddard qui tient la vérité de Doniphon lui-même. Ce plan-clé qui corrige la vérité intervient quelque 25 minutes après le duel (dans la durée du film) et se trouve placé à environ 45° vers la droite par rapport à l’axe de la caméra du plan 1. On y voit Doniphon, tapi dans l’ombre (Pompey à ses côtés), tirer sur Valance au moment même où celui-ci allait abattre l’avocat [10]. Ce second flash-back oblige par conséquent à une relecture du duel, scène fondatrice de la légende de Stoddard reposant sur une erreur (très tôt connue de lui) qui lui aura surtout permis de mener une brillante carrière politique. Comble de l’imposture pour un homme épris de justice ! Quoi qu’il en soit, la confession finale du politicien aura été inutile puisque le nouveau directeur du quotidien Shinbone Star lui fait remarquer que « dans l’Ouest américain, lorsque la légende devient la réalité, c’est elle qu’on imprime. » En plaçant cette déclaration-vérité dans la bouche du journaliste, John Ford ne manque pas de jeter le doute sinon une certaine ambiguïté sur la vérité de l’histoire des États-Unis. Vérité ou légende, affaire de point de vue, semble-t-il nous dire avec malice.
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Philippe Leclercq
 
 
L’Homme qui tua Liberty Valance, un film américain de John Ford (The Man Who Shot Liberty Valance, 1962, VM), scénario de James Warner Bellah et Willis Goldbeck d’après une nouvelle de Dorothy M. Johnson, avec John Wayne (Tom Doniphon), James Stewart (Ransom Stoddard), Vera Miles (Hallie), Lee Marvin (Liberty Valance), Edmond O’Brien (Peabody).
1 h 58 min
 1re diffusion : mercredi 7 décembre 2005, 21 h 00


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