Le Voyeur
 
Filmer la mort au travail
En quoi la séquence finale d’un film permet-elle d’envisager une sorte de mise en abyme du cinéma ? Quelles sont les différentes figures de cette mise en abyme ? Dans la séquence finale du « Voyeur », un de ses films les plus achevés et les plus sombres, la caméra de Michael Powell semble simplement enregistrer la mise en scène, orchestrée par le personnage principal, Mark Lewis, de son propre suicide ; mais on remarquera que cette distance observatrice permet paradoxalement de mettre en évidence le travail de réalisation et d’envisager les possibilités du langage cinématographique dans la représentation de ce qui n’est pas représentable.

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La mise en abyme du cinéma se fait ici à plusieurs niveaux. Soulignons d’abord l’insistance avec laquelle Powell filme les objets mêmes du cinéma (la caméra [1], le projecteur, la pellicule qui tourne à vide, l’écran noir). Remarquons aussi l’utilisation qui est faite de la caméra subjective : lorsque Mark filme les policiers s’approchant de la maison, le réalisateur permet au point de vue du spectateur de coïncider avec celui de son héros, un plan nous montrant la scène comme à travers l’œilleton de la caméra de Mark [2]. La caméra subjective permet ainsi de mettre en abyme le cinéma en montrant un film en train de se faire.
La façon dont Mark met en scène son propre suicide est également remarquable : la préparation à laquelle il se livre évoque en effet les vérifications d’un metteur en scène et d’une équipe de tournage juste avant de filmer un plan : on voit Mark installer un accessoire (le trépied qui lui sert d’arme), vérifier sa mise en place, et répéter sa mort [3]. On le voit encore régler l’ambiance sonore [4] et mettre le courant [5]. La première série de gros plans sur les appareils censés le photographier lors de sa course vers la mort [6] préfigure même les différents angles de vues qui seront utilisables dans le futur montage de ce « reportage » sur son suicide. Mark dit même avoir « minuté » leur déclenchement depuis longtemps, à l’instar d’un réalisateur qui aurait préparé plan par plan sa séquence avant sa réalisation. Le travail de réalisation du film est donc ici comme mis en abyme : il devient l’objet même du film, comme si le personnage principal venait se substituer au réalisateur. Le moment où Mark installe l’ambiance sonore (cris d’enfants) de son film coïncide d’ailleurs remarquablement avec celui où une musique dramatique vient appuyer la bande-son du film et intensifier l’action.
Cette substitution ne se fait cependant pas, car si Mark Lewis agit comme un réalisateur en mettant en scène son suicide, il ne se substitue pas pour autant au réalisateur : il faut en effet souligner que cette séquence se caractérise finalement par l’abandon de la caméra subjective. Le plan en plongée sur les policiers constitue en effet la dernière occurrence d’un procédé récurrent tout au long du film (et qui l’ouvrait même avec la séquence du meurtre de la prostituée). Cette disparition a pour conséquence un net décalage entre ce qui est enregistré par la caméra de Mark Lewis et ce qui est donné à voir au spectateur.
La raison en est évidente : Mark Lewis, dans son ultime mise en scène, ne peut à la fois être devant et derrière la caméra. Mais il est remarquable de noter que Michael Powell refuse de nous montrer le suicide à travers le dispositif installé par son personnage, alors qu’il eut été possible d’utiliser l’angle de vue fourni par la caméra personnelle de Mark. À travers cet abandon (de la caméra subjective) et cette absence (de représentation frontale du suicide), Michael Powell met en lumière la contradiction du désir de son personnage : Mark Lewis, malgré son dispositif, ne pourra jamais véritablement voir sa peur de la mort – et donc se voir mourir –, car une telle vision relève de l’impossible.
L’angle de vue choisi par Michael Powell lors du suicide indique en effet ceci : la mort ne se laisse pas filmer et montrer frontalement, donc directement, et la caméra ne peut que se retrancher dans une position d’observation latérale (Mark est essentiellement vu de profil) [7]. Et, de fait, la mort est ici invisible, seules ses manifestations secondaires se donnent à voir : le sang (sur le pied de caméra et sur le mur), la souffrance et les convulsions, le cadavre [8].
Le langage cinématographique peut néanmoins « dépasser » l’impossibilité de filmer la mort en la suggérant grâce à des procédés de substitution : Powell utilise un symbolisme qui est d’autant plus remarquable qu’il reprend un élément-clé de la caméra subjective pourtant « abandonnée », à savoir le projecteur qui permettait à Mark de visionner les images enregistrées par sa caméra. Le gros plan sur le projecteur, tombé à terre comme Mark, permet en effet de représenter de manière analogique la mort de Mark ; et la bobine qui, parvenue à son terme, quitte son guide et se met à tourner dans le vide [9], évoque d’autant plus l’arrêt de la vie que ce plan est suivi par un noir [10].
Le plan du projecteur et le passage au noir permettent à Powell de dépasser, de manière ultime, le décalage des points de vue évoqué plus haut. La mise en abyme du cinéma, à travers ces objets fétiches que sont le projecteur, la fin de la pellicule et l’écran noir, coïncide en effet ici très exactement avec une mise en abyme du film lui-même : l’histoire est finie et le film s’achève.
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Benjamin Delmotte
 
 
Le Voyeur, un film britannique de Michael Powell (Peeping Tom, 1960, VM), scénario de Leo Marks, avec Carl Boehm (Mark Lewis), Anna Massey (Helen), Maxime Audley (Mrs Stephens), Moira Shearer (Vivian).
1 h 37 min
première diffusion : samedi 16 octobre 2004, 23 h 05



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