Aux armes, techniciens...
Régulièrement, un spot de l’armée de terre diffusé sur les chaînes publiques invite nos jeunes citoyens à rejoindre ses rangs. Dans le dernier film, pas de combats, mais de l’efficacité ; pas d’ennemi désigné, sinon la déréliction.
Un soldat reçoit un message par un téléphone de campagne et transmet à d’autres soldats un ordre. Fantassins, voitures blindées, chars se déplacent alors rapidement de gauche à droite dans une campagne verte, vallonnée. D’autres soldats, postés sur une colline voisine, se dirigent vers le fond de l’écran et disparaissent peu à peu. Veut-on nous montrer une action sur le terrain ou une simulation opérationnelle ? L’impression générale est celle de la rapidité, du mouvement, de l’efficacité. Les soldats et les véhicules vont de gauche à droite (le sens de la lecture, du temps qui passe, de la positivité de l’action), la caméra nous emporte vers l’avant par des zooms. La rapidité est cependant rythmée : le montage rapide annonce la lenteur d’un gros plan sur un visage pour personnaliser le message. Une reprise rapide est ponctuée du ralenti final par le dédoublement des silhouettes : il faut bien que le message s’imprime dans les esprits.
Le message est délivré en huit plans et quatorze secondes. Le repérage des plans et de leur durée est quelquefois difficile : le passage d’un plan à l’autre est un fondu ou un montage numérique sur deux objets distincts mais continus dans la vision ; les premiers plans durent moins d’une seconde, ce qui requiert une attention particulière.
L’armée (de terre) recrute de jeunes hommes (et femmes) qui veulent acquérir une formation : il s’agit de « devenir » ce qu’on n’est pas encore, faute d’avoir trouvé sa voie, faute d’y avoir réussi jusque-là. En général, c’est l’école ou l’apprentissage qui permettent de devenir technicien. Ici, l’armée semble vouloir remédier à une lacune. Devenir (enfin) quelque chose, mais quoi ? Technicien, c’est-à-dire celui qui a une tekhnè, un savoir-faire ou un savoir pour faire. De fait, les images montrent un soldat qui maîtrise des outils techniques (téléphone de campagne ?) ; ce savoir le conduit à ordonner une opération. Le technicien n’est pas l’ingénieur, celui qui pense une procédure, mais pas non plus l’ouvrier, le simple exécutant. On peut là penser une analogie avec les grades dans l’armée.
Cette compétence (être technicien) donne des droits : « prendre des responsabilités », c’est-à-dire avoir une part de liberté, de choix, mais aussi des devoirs. Être responsable, c’est assumer ses actes, pouvoir en rendre compte, les légitimer.
Le spot énonce donc à l’infinitif deux types de compétences qui peuvent attirer une certaine catégories de spectateurs. On pourrait éliminer d’emblée tous ceux qui ne sont pas concernés par cette proposition : les paresseux, les indolents, les rêveurs, les artistes, les intellectuels...
On serait tenté, si, comme spectateur, on avait le temps de la réflexion (ici le spot ne dure que 14 secondes), de répondre que les entreprises (privées ou publiques) se chargent généralement de former leurs employés à un métier (notamment technique) et de confier des responsabilités à ceux qui semblent les mériter. À cette objection qu’on n’aura pas eu le temps de faire mais à laquelle les concepteurs de ce spot ont sans doute pensé, il est en somme répondu que ces entreprises sont « rares » et que l’armée pallie aussi ce manque. D’autant que, outre proposer savoir-faire et responsabilités, elle permet autre chose : du « bien plus ». S’agit-il de quantitatif, de qualitatif ? Dans le second cas, ce serait du « bien mieux » peut-être. Quel est ce « plus qu’un métier » ? Une vie, une vocation (d’ailleurs c’est bien une voix qui intime l’ordre, à l’impératif, d’appeler un numéro, de taper un code – 3240 – et de donner un mot de passe – « armée de terre ») ; ou encore un sacerdoce, une passion.
Dans le dernier plan, ces hommes sont postés sur une colline filmée en contre-plongée : il s’agit d’avoir le pouvoir, d’observer, de prévoir pour réagir. C’est aussi la condition de la maîtrise du territoire, y compris géographique. Le prince observe de haut, fait dessiner le territoire, c’est la naissance de la carte. Le géographe Yves Lacoste dit que la géographie « ça sert d’abord à faire la guerre ». Le grand ciel nuageux final, quasi noir et blanc, est presque westernien : ces pionniers du Grand Ouest de John Ford, qui voulaient conquérir des terres, y installer leurs valeurs (religieuses, notamment), traversent souvent de grands espaces agrémentés de cieux qui remplissent les deux tiers du cadre de l’image. Ces grands cieux avec d’orageux nuages sont appelés sublimes par Kant dans sa Critique de la faculté de juger : « Nous nommons volontiers ces objets sublimes, parce qu’ils élèvent les forces de l’âme au-dessus de l’habituelle moyenne et nous font découvrir en nous un pouvoir de résistance d’un tout autre genre, qui nous donne le courage de nous mesurer avec l’apparente toute-puissance de la nature. »
En somme, on passe dans ce film du fort au modéré pour le son, du très gros plan au plan général pour le cadrage de l’image, d’un objet à des hommes dans un paysage, du métallique au naturel.
L’armée de terre est présente partout dans le monde, elle investit les territoires, les conquiert, les défend ; elle gravit les collines, traverse les espaces. Ce spot doit donc être vu comme une démonstration de puissance d’une armée, mais aussi comme une démonstration de force du cinéma : en très peu de temps, les images et les sons ont fait la preuve de leur efficacité. La caméra avance, recule pour mieux voir, traverse la voiture ; le montage fait apparaître, disparaître. La magie du pouvoir du cinéma se met en service de la réalité du pouvoir militaire.
Catherine Paulin
Bien plus qu’un métier, spot publicitaire de l’armée de terre. On le comparera utilement aux films de précédentes campagnes de recrutement et notamment à Vous faites quoi ces 3 prochaines années ? qui, datant de 1999 et donc contemporain de l’engagement français dans les Balkans, se révélait beaucoup plus « guerrier ».
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