Les maux d’amour
« Des images fortes, un message engagé : le ministère de la Justice renforce la lutte contre les violences au sein du couple. » Ainsi se justifie le spot de la nouvelle campagne dudit ministère contre la violence conjugale : trente ou quarante-cinq secondes durant lesquelles une femme perd son visage avant de perdre la vie.
Si, selon les principes de Patrick Le Lay, les programmes de télévision ont pour objectif essentiel de mettre les téléspectateurs dans un état d’esprit tel qu’ils puissent être les plus réceptifs possibles aux spots publicitaires, on peut s’interroger sur le genre d’émissions qui peut faciliter la vision du message consacré aux violences conjugales. À moins que tout discours argumentatif projeté entre deux émissions ne cherche pas nécessairement à nous vendre quelque chose, si ce n’est du civisme ?
 © Ministère de la Justice |
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À l’écran, plein cadre, une jeune femme brune en gros plan, yeux bleus, rouge à lèvres sanguin. Son visage a une expression ambiguë car, si l’on perçoit un léger sourire, le regard droit dans les yeux de l’objectif, du téléspectateur, a une fixité un peu troublante, dérangeante. |
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Progressivement, au fur et à mesure que les mots d’amour traditionnellement utilisés quand on effeuille la marguerite (« je t’aime », « un peu », « beaucoup », « passionnément », « à la folie »...) apparaissent fugitivement en différents endroits de l’écran, la joue, la lèvre supérieure, le nez, le front et un œil et enfin le visage tout entier se retrouvent tuméfiés : traces visibles et sanglantes de coups physiques. Le visage de la jeune femme conserve paradoxalement la même expression et lorsque l’ultime mot d’amour de cette ritournelle surgit, un changement total de point de vue, si ce n’est de situation, surprend le téléspectateur : la caméra, en une saisissante plongée verticale et en un plan cadré beaucoup plus large, nous fait découvrir que ce visage est celui d’une femme morte et qu’un médecin légiste vient de procéder au constat du décès avant de recouvrir la tête d’un linceul bleu dans une pièce à l’éclairage blafard. L’expression « pas du tout » envahit alors le centre de l’écran et clôt définitivement cette suite de maux.
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Puis, dans le même plan, la scène se termine sur le médecin légiste signant un document officiel et retirant ses gants professionnels (il s’en lave les mains !). À l’écran apparaissent successivement deux phrases. La première est déclarative : « Aujourd’hui en France, une femme sur dix est victime de violences conjugales. » Nous sommes dans l’information objective, dans la statistique. Mais la proximité peut émouvoir, cela se passe chez nous, de nos jours, nous en sommes témoins, d’autant plus que si la violence est le plus souvent un phénomène connoté négativement, l’évoquer dans le syntagme « violences conjugales » renforce son caractère inadmissible. À l’adjectif « conjugales », on associerait plus volontiers « amours », « passions »... La seconde phrase est rédigée dans un discours impératif avec un verbe conjugué à l’impératif présent : « Réagissons avant qu’il ne soit trop tard. » C’est maintenant que l’on nous somme de passer à l’acte, pour faire cesser l’intolérable.
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Dans un dernier carton du spot, les indications d’un téléphone et d’un site Internet, pour mettre en pratique l’injonction, se lisent sur une page blanche, référence discrète au linceul de cette femme morte dans le silence le plus total.
Ce spot est quasiment muet : si la femme n’exprime aucune souffrance par des cris ou des gémissements, les coups sont eux-mêmes extrêmement distanciés par l’unique vision des effets sur la victime. Les voisins pourront dire qu’ils n’ont jamais rien entendu. Si les coups se concentrent sur le visage, métonymie symbolique de la personne dans son entité, c’est le corps intégral qui est recouvert et dissimulé aux regards honteux des spectateurs. Car dans ce message, le regard-caméra de la femme, tabou fondamental de tout film de fiction, introduit la présence d’une instance d’énonciation qui s’affirme et fait surgir le hors-champ dans lequel se dissimule, disparaît le téléspectateur ne voulant pas être impliqué dans ces histoires. Le fameux « les yeux dans les yeux » de Francesco Cassetti (in « Énonciation et cinéma », Communications, n° 38, Seuil, 1983) impose une ouverture sur un espace habituellement absent et contraint le regardant à prendre position face à la situation regardée. Ce hors-champ visuel, celui du téléspectateur mais aussi celui du mari, du bourreau, est redoublé d’un hors-champ sonore dans la mesure où l’on entend, tout au moins au début du spot, des bruits rappelant des battements de cœur et des ponctuations sonores correspondant à l’arrivée des expressions écrites comme des étoiles parcellisant un firmament sourd aux appels inaudibles. Au moment du constat de la mort par le légiste, les battements de cœur ont cessé, une musique plus dramatique se fait entendre crescendo.
On ne peut plus faire semblant d’ignorer la tragédie, il faut réagir !
René Paulin
Plus d’une femme par jour, film de François & Félicie, Dawa Productions. Les deux spots (30 et 45 secondes) sont visibles sur le site du ministère de la Justice.
www.justice.gouv.fr/
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