À la télévision, vos enfants ne voient pas la même chose que vous
Le CSA
 
Signal éthique
« Arrête ça tout de suite », vocifère une voix masculine dans le téléviseur. Le père serait peut- être bien inspiré de prendre cet extrait de dialogue d’un film « noir » pour un conseil : arrêter la télévision pour que son fils ne voie pas un programme peu adapté à son âge. Ainsi commence le nouveau film du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) pour sensibiliser les téléspectateurs aux signaux télévisuels.
L’essentiel est que la présence paternelle ait pu désamorcer le choc du coup de feu, penseront les psychanalystes spécialistes des médias.

Le CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel) mène campagne pour une signalétique de prévention de la violence sur les écrans de télévision, par le biais de pastilles mentionnant -10, -12, -16 et -18 [ans] à droite de l’écran du téléviseur. À cette fin, il commande un spot de 30 secondes diffusé sur les chaînes entre 19 h et 23 h, hors écran publicitaire, et précisant dans le dernier plan la participation de France 2, France 3, France 5 et RFO. Nathalie Baye a prêté sa voix pour conclure le spot : « À la télévision, vos enfants ne voient pas la même chose que vous. Les signaux sont là pour vous aider à protéger vos enfants. »
 
D.R.
La scène se passe dans un salon, plutôt moderne : un téléviseur d’assez grande dimension est posé sur un socle bas. Ce n’est donc pas un écran plat accroché au mur d’une demeure design ; il s’agit sans doute de s’adresser à un public plus large. Ce téléviseur sombre, encombrant, central, est le principal personnage du spot ; on ne verra aucune image du programme mais on entendra le dialogue et la musique d’une fiction semble-t-il assez violente. Cet objet est présent par le son dans tous les plans. Entier, en amorce, en premier plan repoussoir, c’est une présence qui, de normalisée au début, devient presque monstrueuse et menaçante à la fin. C’est un objet métonymique : le téléviseur incarne la télévision.

Devant ce téléviseur se trouve un large canapé en tissu à la couleur très neutre, avec un coussin rouge sur le côté droit. Ce rouge permettra à l’œil de parcourir un chemin dans l’image des plans 3 et 8 (coussin rouge, meuble du fond, rouge, lampe sur pied rouge), de circonscrire un décor assez banal de salon et de « respirer » par rapport aux gros plans de visage. Deux autres couleurs vives et primaires compléteront le « tableau » : le jaune d’une lampe posée sur le meuble et le bleu de la chemise du jeune garçon et de la lumière qui émane de la télévision et baigne ainsi le décor d’une lueur froide. En somme, un intérieur sans excentricité, sans luxe tapageur, ni non plus d’austérité ; une famille « normale », paisible. Cependant pas de femme : est-elle occupée ailleurs, absente, partie ? Est-ce pour cette raison que l’enfant est si influençable ? La présence du père est-elle suffisante ? La voix de Nathalie Baye vient donc bien à point pour mettre du maternel, du féminin dans cette affaire d’hommes, dans le salon, comme dans le programme télévisé.
 
D.R.
La télévision est faite pour voir (vision) de loin (télé) ; on la regarde et quelquefois c’est elle qui nous regarde (dans la télé prétendue réalité). C’est le cas ici : dans le premier plan, la caméra placée derrière le téléviseur regarde deux spectateurs de la télévision. Ce spot décline différentes façons de la regarder. On peut être assis au bord du canapé, les mains croisées sur les genoux dans une attitude d’attention active, comme le père, ou les mains réunies sous le menton, dans une concentration plus grande encore, comme l’enfant. Ils regardent tous deux dans la même direction au plan 3. Cette activité les réunit, dans un mutisme total qui ne se démentira pas. Ensuite, on peut se reculer plus confortablement dans le canapé jusqu’au dossier comme le père au plan 4 : le père prend du recul. Des histoires comme celles-là, il en a vues beaucoup, ce n’est qu’un film. Ou dans une attitude contraire, comme celle de l’enfant, on peut s’avancer encore vers l’écran hypnotique, baisser ses mains et être tout entier un œil rivé sur l’image (zoom avant sur ses yeux au plan 5). Alors, quand on est enfant, on peut croire à ce qu’on voit et être projeté en arrière par la déflagration (sonore pour nous, spectateur) d’un coup de feu.

 
D.R.
Pour nous montrer ces attitudes physiques et psychologiques, la caméra a alterné les échelles de plans : le plan d’ensemble descriptif, le plan moyen narratif, le gros plan psychologique. La caméra a aussi cadré de face et des deux profils : le profil droit (plans 2 et 6) est celui d’une attention calme, le profil gauche (plan 7, extrêmement rapide) celui du renversement dans le canapé. En 23 secondes, le fils a subi un bouleversement émotionnel et physique immédiatement réparé par une étreinte paternelle, et le père est passé d’une morne acceptation de la télévision à un regard lourd de reproches (plan 10). Qui est coupable : lui, le téléviseur, la télévision ?

 
D.R.
Nous, spectateurs du spot, n’avons rien vu du film incriminé : des vociférations et une musique assez stridente de cordes ont suffi. Michel Chion a bien raison de nous conseiller les questions méthodologiques suivantes : « Qu’est-ce que je vois de ce que j’entends ? Qu’est-ce que j’entends de ce que je vois ? » (L’Audio-vision, Nathan Université, 1990). La musique agressive s’adoucit avec la voix de Nathalie Baye et continue très faiblement dans ce registre paisible jusqu’au terme du spot : en somme, les pastilles de signalétique résolvent bien le problème de la violence des écrans, à condition toutefois que les parents veillent à leur respect, c’est-à-dire soient pleinement présents comme parents.


Catherine Paulin, professeur de philosophie
 
 
À la télévision, vos enfants ne voient pas la même chose que vous, spot de promotion pour le CSA.
On pourra visionner ce film sur le site du CSA.
www.csa.fr/



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