Puissance de l’inaudible
Composé de trois séquences en noir et blanc, le spot de la Fondation de France réalisé par la cinéaste Claire Denis se conclut par le slogan « Pour agir votre don est une force ». Des visuels en affichage et dans la presse accompagnent ces spots. Comment argumenter une énième campagne d’appel à la générosité personnelle ? Que nous demande-t-on quand on nous a déjà demandé auparavant ? Que peut-on demander ? De l’argent, de l’action, du temps. Comment trouver la force de convaincre ?
Dans chacune des trois séquences qui constituent ce film de 30 secondes, un son d’ambiance (des camions à un carrefour, trois jeunes enfants dans une cuisine, la télévision dans une salle de séjour) brouille les voix. Pourtant chaque protagoniste adulte s’adresse à nous en gros plan ou en plan rapproché. De fait, la morale de ces courtes histoires est affirmée par une voix off féminine dans le silence enfin retrouvé : « Pour aider les personnes seules ou en difficulté, il faut d’abord les entendre. »
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C’est au terme de dix plans de brouillage de l’information sonore qu’on entendra et comprendra enfin ce qu’on nous veut. Cependant, même si le critique Serge Daney disait qu’à la télévision quand on coupe le son on est aveugle, les images nous parlent et nous disent bien quelque chose. Le premier personnage est un handicapé moteur qui court le risque d’être renversé en fauteuil en traversant un carrefour sillonné de camions ; le deuxième personnage est une mère de famille nombreuse très affairée, filmée en plans serrés dans une cuisine emplie du brouhaha des cris d’enfants ; le troisième personnage est un vieux monsieur seul (veuf peut-être : il porte une alliance), assis dans sa salle à manger, puis debout sur le perron de sa maisonnette, appuyé sur sa canne. Le montage (plus rapide dans la deuxième séquence qui comporte quatre plans), l’échelle des plans choisie permettent un rythme narratif : de la première à la deuxième séquence, on se rapproche des personnages, à la troisième, on reprend ses distances pour finir par un plan en pied qui permet l’éloignement du discours final. En somme, pour entendre les difficultés des gens, il faut quelquefois s’éloigner plutôt que se rapprocher. Il s’agit bien d’entendre avec son esprit plutôt qu’avec ses simples oreilles.
Les images disent donc bien ce qui les rassemble : du handicap. Chacun de nous est d’une certaine manière en situation de handicap quand il n’a pas tout ce qui lui est nécessaire pour vivre selon une norme historique et culturelle : être (trop) petit, (trop) grand, (trop) sensible, voire bègue, célibataire ou même gaucher... Ici les choix sont le handicap moteur, le handicap de la famille monoparentale et le handicap de la vieillesse. Dans les trois cas s’exprime une forme de solitude pesante. Exclusion, précarité, isolement sont les trois maux dénoncés par les images mêmes.
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Les trois personnages nous parlent, mais nous ne les entendons pas ; c’est plus grave que s’ils étaient silencieux, dans le refus ou l’impossibilité de communiquer, qui donneraient des excuses à notre indifférence. La nature du bruit de fond symbolise tous les bruits de la vie qui empêchent d’entendre et donc de comprendre la détresse de ceux que nous côtoyons. Car il s’agit bien finalement de jouer sur le mot entendre. Entendre, c’est comprendre : l’entendement est une faculté de compréhension, de discernement. Entendre, c’est aussi écouter, percevoir des sons. Pour comprendre les sons qu’on entend, il faut l’entendement. Comprendre, c’est prendre avec (cum) soi, grâce à sa raison ou à ses sentiments. Sur quoi joue-t-on ici ?
De même qu’elle opte pour le noir et blanc, ou plutôt pour les gris, et pour un cinéma sourd plutôt que muet, premières formes du cinéma, Claire Denis a soigneusement choisi le décor de chaque séquence en évitant le misérabilisme, parfois contre-productif. L’homme du début n’a pas une mine catastrophée par son handicap ; la mère de famille semble avoir une cuisine claire et bien tenue ; le vieil homme habite une maison traditionnelle dans laquelle l’abondance des napperons de dentelle au crochet sur la télévision et sous les bibelots rappelle une présence féminine passée, la nappe cirée sur la table et la serpillière qui sèche sur le perron un niveau social modeste, mais aucunement un dénuement.
Chaque son désagréable, excessif ou simplement gênant pour écouter la parole humaine comporte son antinomie : dans le carrefour, on finit par entendre des oiseaux, qui raccordent avec les voix d’enfants de la deuxième séquence ; celles-ci saturent la scène suivante mais le bruit du lait qui coule de la casserole indique le familier, le cocon familial ; le son de la télévision du vieil homme interdit le dialogue mais crée une présence dans une salle à manger devenue triste. D’ailleurs, c’est bien par une télévision aussi que ce spot parvient jusqu’à nous.
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Comment interpréter enfin le choix du slogan : « Pour agir votre don est une force » ? Agir, agein, c’est pousser devant soi, c’est-à-dire transformer les choses, ne pas les laisser en l’état. Agir, c’est réagir. Comment agir ici ? Par le don.
Une telle campagne incite à donner anonymement à une association, pas à une personne en particulier. Entre le don et la charité, quelle différence morale ? Par le don il n’y a pas de remerciements personnels attendus, pas de dépendance possible (voire espérée) de l’assisté, pas de jouissance possible de l’humilité (voire de l’humiliation) de l’autre. En même temps, le clip identifie et personnalise des cas ; l’abstraction de la pauvreté, du malheur, de la solitude ne suffirait pas à déclencher l’action de donner. Le don n’est pas un prêt, un investissement ; il n’attend pas de retour. Le don est libre et désintéressé. On peut ne pas donner. Donne-t-on à des gens qui demandent, qui revendiquent ? Non, ici, ils sont, simplement.
Donner est une force, pourquoi affirmer cela ? Donner pourrait-il être une faiblesse ? Faute d’agir, je donne ; faute d’écouter ou de comprendre, je donne ? Il y a une faiblesse souvent dénoncée de la charité qui jamais ne combat les causes de la détresse mais contribue même à la perpétuer, qui est une forme de déculpabilisation morale et n’engendre pas nécessairement le civisme (on peut donner à de bonnes œuvres et tenter de trafiquer ses impôts, et même exploiter ses semblables !).
Donc ici on affirme que le don est bien une force. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit de donner de l’argent afin que les solutions adaptées et concrètes soient choisies avec pertinence : on ne demande pas un fauteuil pour le handicapé, une personne de compagnie pour le vieux monsieur... Ne sachant de quoi ils ont besoin concrètement, les solutions doivent être étudiées avec ceux-là mêmes qui ont besoin de quelque chose et non pas à leur place, en fonction de notre jugement (qui est justement empêché car on ne les entend pas nous parler). Cela répond peut-être aux soupçons par lesquels on s’interroge souvent sur les dons, leur utilisation réelle d’une part, adaptée de l’autre ; là on veut nous convaincre que c’est le don (le nôtre), la meilleure solution.
La morale finale passe du « il faut » (injonction morale qu’on pourrait s’adresser à soi-même) au « votre don » : là quelqu’un s’adresse à moi, à quelque chose qui m’appartient en propre (ma décision de donner, et le montant de ce don). Les trois dernières phrases sont courtes, sèches, efficaces, passant de ce « vous » au « nous ». Nous, la Fondation de France, qui faisons ce spot et qui doit bien être identifiée dans cet écran noir, avec carré bleu (un bleu France) et lettres blanches. Le « merci » final est concis, mais sa présence indique déjà qu’il ne peut être question d’hésiter ou de refuser.
Catherine Paulin, professeur de philosophie
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© SCÉRÉN-CNDP Créé en novembre 2006. Actualisé en décembre 2006
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