Tu peux me regarder, quand je te parle ?
Sensibiliser aux difficultés relationnelles que peuvent vivre les personnes séropositives est un des objectifs de la campagne du collectif « Sida grande cause nationale 2005 ». Quand, les années précédentes, des messages médiatiques mettaient en avant, parfois de manière assez violente, l’indispensable prévention ou la nécessité du dépistage, cette année, c’est le regard de l’autre qui est interpellé.
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Ce spot de 30 secondes, réalisé par Euro RSCG C&O, pourrait être sous-titré Scènes de la vie ordinaire. Il nous présente, en quatre scènes, montées chronologiquement, un homme, plutôt jeune, dans quatre situations de rencontre. Ces quatre plans, séparés par des fondus au noir, sont composés de la même manière : tournés en caméra subjective, le spectateur se trouve identifié à la personne rencontrée. À chaque reprise, cette personne, dont on ne saura que peu de choses, dès qu’elle aperçoit l’homme approcher, baisse les yeux et semble se plonger dans une activité qui se révèle, le plus souvent, dérisoire. À la fuite du regard se mêle un évitement visible de toute conversation. C’est le point de vue de l’autre qui est exposé, ici.
Dans la première scène, l’homme descend l’escalier d’un immeuble cossu, rencontre le concierge balayant le hall et sort dans la rue. Plus tard, il prend l’ascenseur dans ce qu’on peut supposer être son entreprise, il rencontre une femme qui, elle aussi, baisse les yeux dès son arrivée et répond à peine à son « Bonjour ! Ça va. » Vers midi, l’homme passe prendre un collègue pour aller déjeuner mais celui-ci, alors que nous voyons que l’écran de son ordinateur éteint, prétexte un travail urgent pour ne pas se joindre à lui. Dans la dernière scène, au restaurant, le barman plonge le nez sur son zinc et semble se concentrer sur le fait de le nettoyer.
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Toutes ces scènes opposent un jeune homme en mouvement, plein d’allant, enthousiaste, saluant chacun avec chaleur, et des gens renfrognés, contrits, immobiles, embarrassés dans des gestes inutiles et mesquins. C’est lui qui, le premier, adresse la parole à l’autre, avec un salut qui est un appel à la convivialité. En face, on ne rencontre que parole bredouillante, quasiment inaudible, et mensonge.
Le halo noir qui entoure le cadre suggère au spectateur de s’assimiler au point de vue de l’autre. Il le conduit à éprouver la mauvaise conscience qui se manifeste par la fuite du regard : la honte nous fait baisser les yeux. Nous sommes celui qui ne veut pas voir, qui ne répond pas.
Le cinquième plan montre l’homme de dos, debout, en train de boire son café. Une phrase apparaît à l’écran : « Vous venez de découvrir les premiers symptômes de la séropositivité. » Cette phrase, dans toute son ambiguïté énonciatrice, manifeste la mauvaise foi face à la maladie.
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Qui parle à qui ? Est-ce l’homme qui s’adresse à nous, spectateur, pour nous faire comprendre ce qu’il vit tous les jours, pour nous faire prendre conscience de ce qu’il doit endurer comme lâcheté et comme déni de vérité de la part de ceux qui l’entourent ? Est-ce l’émetteur officiel du message qui, nous interpellant dans une phrase à l’humour grinçant, veut mettre l’accent sur la banalisation de l’exclusion des séropositifs, l’adjectif numéral « premiers » étant à envisager dans son acception temporelle, mais également dans l’importance à reconnaître à ce symptôme ? Est-ce un narrateur omniscient qui s’adresse à l’homme, au personnage, en lui signalant que ces attitudes anodines mais répétées sont déjà les signes avant-coureurs de sa marginalisation ? Dans ce cinquième plan, le personnage est vu de dos, la phrase surgit à son insu : on le frappe par derrière.
Le sixième et dernier plan fait apparaître le logo pour le « Sida, grande cause nationale 2005 » ainsi que le slogan volontairement positif : « Le premier traitement, c’est notre solidarité. » Dans cette phrase se retrouvent des éléments de la phrase du plan précédent, mais si celle du cinquième plan est inscrite dans la fiction, en surimpression du personnage, cette dernière est une affirmation haut et fort du collectif. La présence de l’adjectif numéral « premier » induit, de nouveau, une signification polysémique, et au substantif « symptômes » correspond « traitement » comme solution au problème. En outre, l’utilisation du présentatif « c’est » conduit à une équivalence identitaire entre les deux groupes nominaux « premier traitement » et « notre solidarité ». Ainsi, « premier » est assimilé à « notre » comme « traitement » est assimilé à « solidarité ».
L’ultime implication directe du spectateur se construit dans la transformation du « vous » du cinquième plan en « notre » du dernier. Il ne nous est plus possible de rester extérieur à ce fléau, de faire semblant de ne pas le voir, voire de se réfugier dans l’indifférence. Nous sommes invités, incités à être directement les acteurs de cette lutte, aux côtés de ceux qui sont touchés dans leur corps.
René Paulin, professeur de lettres modernes
Le premier traitement, c’est notre solidarité, un spot de Gang Film pour Euro RSCG C&O.
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