Tabagisme passif
Tabac Info Service
 
L’Annonce faite à Marie
Deux spots télévisés dénoncent le tabagisme passif : celui de l’entreprise et celui de la maison. Dans les deux cas, c’est dans la douceur, dans le dénombrement sidérant mais calme, qu’on tente de responsabiliser les fumeurs et d’informer les victimes innocentes qui n’ont jamais fumé (2 500 décès annuels en France). Analyse du spot « domestique ».
 
En trente secondes, treize plans et deux phrases musicales identiques discrètement jouées au piano, une grande maison fonctionnelle et sans charme devient le tombeau virtuel d’une enfant, après avoir été un gigantesque cendrier de cigarettes non fumées, qui constituent des tapis, des tas, comme des copeaux moelleux, des ordures propres. Le dernier plan sur fond gris montre une étiquette blanche soulignée de noir, comme un faire-part de décès : « Quand vous fumez à côté d’un non-fumeur, il fume aussi. »

La caméra, en un très lent travelling avant, nous fait visiter (le plus souvent par deux plans pour chacune d’elles) quatre pièces de cette maison au toit à quatre pans, à parements de briques, avec sa clôture de plastique blanc, son jardinet de fleurettes parsemées, son garage, son trottoir en pelouse : en somme une maison un peu virtuelle, un peu « nouvelle banlieue », un peu Truman Show. Finalement, c’est une maison sans charme, ni ancienne, ni radicalement moderne, un entre-deux sans goût que confirme la décoration intérieure.

Le salon, la cuisine, la salle à manger et la chambre des parents sont montrés, ainsi que le couloir de l’étage où doit se trouver la chambre de Marie. Ces pièces sont assez vastes, assez vides, silencieuses, avec de grandes ouvertures bien éclairées, affublées de voilages à cantonnières plutôt démodés : pas d’exiguïté donc, rien d’irrespirable, pas de fumée. Des luminaires et des canapés sans grâce, une cuisine équipée un rien « kitch », des plantes vertes qui pourraient être fausses, des poissons rouges dans un aquarium qui sert de cendrier aux mégots, fumés ceux-là. Donc seuls les poissons sont désignés comme victimes.
Dans certaines de ces pièces il y a des personnages muets, presque immobiles, qui nous regardent fixement : dans la cuisine, un homme (le père ?) a sorti un plat du four de la cuisinière, et dans la salle à manger un (autre) homme et deux femmes sont attablés mais ne mangent pas : les deux chaises vides sont-elles celles du père (qui va arriver avec son plat ?) et celle de Marie ? Mais à ce moment du spot (6e plan) nous ne savons pas qui est Marie...
Dans ces pièces il y a aussi des objets qui organisent l’échelle des plans : d’abord un cendrier qui déborde, en gros plan (2e plan), dans un salon montré ensuite en plan d’ensemble. Dans la cuisine c’est le contraire : d’abord un plan d’ensemble montre une cuisine équipée en U, avec le personnage masculin au centre, puis le grill-pain et la panetière en gros plan (5e plan), avec leurs montagnes de cigarettes. Si le cendrier était le lieu d’élection normal de la cigarette, ce n’est assurément pas le cas des ustensiles pour le pain.
Chaque pièce, y compris le garage avec sa voiture grise, est inventoriée par le commentaire en voix off, masculine, très posée, uniquement comptable des cigarettes « fumées » par Marie : c’est ce commentaire qui, comme un guide, nous accompagne depuis le trottoir et nous a fait visiter cette maison. On remarquera que ce dénombrement permet d’induire les lieux les plus fréquentés par cette Marie, mystérieuse jusqu’au 12e plan. Elle se tient le plus souvent dans le salon, puis dans la salle à manger, dans la cuisine, dans la chambre de ses parents, et enfin dans la voiture. Cet ordre de fréquentation est assez légitime quand on sait que Marie est une enfant.

Avant de voir enfin Marie, un dénombrement impressionnant entretient une ambiguïté : « Depuis que Marie vit dans cette maison, entend-on en voix off, elle a fumé 32 463 cigarettes dans le salon, 12 428 dans la cuisine... 18 246 dans la salle à manger, 8 932 dans la voiture, 11 685 dans la chambre... Au total, Marie a fumé 83 754 cigarettes. C’est beaucoup... » À voir ces décors si tristes, ces monceaux de cigarettes, ces personnages tétanisés, sortes de morts-vivants, on s’attend à ce que cette Marie soit une adulte fumeuse, peut-être même morte, ou atteinte d’un cancer ?
La chute est autre. Pire ? « ... Surtout quand on a sept ans », assène la voix off, quand l’image dévoile le visage de Marie : une blondinette dont le regard grave se pose sur nous au terme d’un travelling avant, cadrée en plan taille dans un fauteuil avec pour seul compagnon un ours en peluche. Habillée de blanc et rose, assez pâle, elle incarne la victime innocente. Seule avec son nounours, elle ressemble dans son silence à ces petites victimes d’inceste dans d’autres spots, pour d’autres grandes causes. Elle n’a pas voulu, elle n’a pas compris, elle a peut-être intériorisé son destin, assurés que sont les enfants que les adultes ont nécessairement raison. Marie, c’est une figure sacrée de l’innocence, une nouvelle Ève dans la tradition biblique, celle qui rachète le péché de la première, et qui assure la rédemption de l’humanité. Oserait-on voir dans cette Marie et son nounours une sorte de pietà ?

Après l’attaque contre le tabagisme actif, l’information sur le tabagisme passif se fait sans heurts en apparence. Personne ne fume dans ce spot, mais si les cigarettes ne sont pas fumées, on comprend que Marie les a en fait inhalées. Aucune agressivité entre fumeurs et non-fumeurs, mais une démonstration statistique, dont les chiffres relèveraient de l’irreprésentable si le décor artificiel n’était pas « proprement » rempli de cigarettes. Cette dénonciation, parée d’objectivité dans le discours (les chiffres parlent d’eux-mêmes, dit-on souvent) et d’artifice dans la mise en scène, met mal à l’aise les fumeurs qui sont désignés comme coupables et les victimes comme des morts en puissance.
Peut-être ce décor désigne-t-il un milieu social particulier qui serait celui que la campagne veut atteindre : ni des bobos, ni des prolétaires mais des classes moyennes qui habitent une banlieue un peu lointaine, seul moyen d’avoir une grande maison, que leur mode de vie incite au tabagisme, et que des arguments rationnels de santé publique n’atteignent pas.
Le monde des fumeurs est un monde triste et coupable : leurs maisons sont tristes à voir, décorées sans goût, leurs amis ont l’air de s’ennuyer, leurs enfants sont pâles et abandonnés dans leur chambre. Ont-ils perdu le goût de vivre parce qu’ils fument ou fument-ils parce qu’ils ont perdu le goût de vivre ? Une campagne télévisuelle saura-t-elle répondre à ce préalable à toute défense d’une grande cause ?

Catherine Paulin
 
 
Tabagisme passif, spot publicitaire de Tabac Info Service, initié par l’Institut national de prévention et d’éducation à la santé (INPES), réalisé par Les Elvis (2004), produit par Radical Média.
 
Sur le site de l’INPES, une page renvoie à quelques autres films de sensibilisation des jeunes aux méfaits du tabagisme.
www.inpes.sante.fr/


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