Prenez le temps d’aller vite
Le TGV
 
Ceux qui nous aiment prendront le train
Ils ne pollueront pas, ne s’écraseront pas au sol, ne défigureront pas la nature et nous arriveront souriants, sereins, et rapidement. Nous n’aurons pas besoin d’aller les chercher à la gare embouteillée, ils seront déjà là, à la porte de l’immeuble, dans notre rue. Le nouveau spot pour le TGV choisit l’onirisme pour développer son concept assez paradoxal : prendre le temps d’aller vite.

D.R.
Ça commence un peu comme Microcosmos et ça continue comme Mary Poppins ! Donc c’est un spot sur le TGV, sans train, ni gare, ni contrôleur, ni prix, ni destination assignée. Un petit peuple de l’arbre, assis sur des branches hautes, dans un léger bruissement, s’envole dans une nature française ensoleillée et atterrit dans la foulée tranquille du train de sénateur sur le trottoir d’une ville.Ce sont des voyageurs sans bagages ni manteaux, qui sont dans le train comme dans un avion à basse altitude, avec (presque) la rapidité de l’avion sans l’inquiétude d’être perdu dans les cieux ni la crainte du crash irrémédiable. Pas de sièges, pas de problème d’inconfort, les corps sont libérés dans toutes sortes de positions, pas tous dans la même direction. D’âges variés, ce sont des hommes, des femmes, des enfants, mais pas de bébés ni de grands vieillards qui seraient peut-être déplacés dans cette expérience de voyage un peu inhabituelle ; ils sont plutôt de couleur blanche. Quelle est la raison de leur déplacement ? Il n’est pas besoin de le préciser, vue la multiplicité (acquise) des usages du TGV. Et si c’est une expérience de rêve, elle n’a pas besoin d’être rationnelle.


D.R.
C’est un été ou un printemps ; dans l’air, aux halos colorés de contre-jour assumés, des particules volent, des pollens fertiles peut-être ; une brise, légère, et non pas un soleil de plomb ni une canicule, rafraîchit cette France au climat tempéré, toujours retrouvée dans la climatisation du TGV. C’est une France de champs, de collines, de montagnes, de vallées, de rivières ; pas de villages aux clochers traditionnels, pas de ponts, ni de poteaux électriques, ni non plus de rails. Les paysages ne sont pas défigurés, indiquant la modernité d’un TGV respectueux de la nature. La ville d’arrivée n’est pas très belle, des poteaux tagéus, de grands immeubles un peu disgracieux, un carrefour aéré, une boutique au rideau de fer abaissé. Ce n’est pas un centre-ville historique, lié dans l’imaginaire urbain, à la gare traditionnelle ; le TGV, c’est de la contemporanéité, de la fonctionnalité, pas de la tradition ni de la nostalgie. Il n’y a pas de gare, ni de quais ; les voyageurs sont partis et arrivés sans les formalités de la gare ni sa mythologie (les adieux, la précipitation, le bruit, la fureur, voire la fumée qui avait plu aux peintres du XIXe siècle).


D.R.
Le TGV est ici un non-train qui ne fait pas de bruit ; inaudible, il est aussi invisible comme train. Seule la file des voyageurs suspendus dans l’air rappelle le train ; file métonymique d’humains qui joueraient à « faire le train » comme des enfants. Pas de technologie exhibée, ni de performance réelle ; l’onirique, le « faisons comme si » suffisent. Les voyageurs, personnages à la Peter Pan ou à la Mary Poppins ont des pouvoirs magiques : voler, traverser les rivières, accélérer, ralentir.

D’ordinaire, le voyageur voit défiler le paysage par la fenêtre du train, rappelant (ou inaugurant) la pellicule du film des opérateurs Lumière qui filmèrent le paysage depuis un train, inventant le travelling. Ici on voit les voyageurs défiler dans le paysage comme si nous étions le paysage, avec le point de vue d’un narrateur ou d’un voyeur omniscient : en haut de la montagne, en bas près de la rivière. Dans ce panthéisme où un Dieu est partout, même dans les brins d’herbe ou les grains de sable, comme le suggérait le peintre allemand Caspar David Friedrich, il est ici dans les chardons du début, passant de l’infiniment petit à l’infiniment grand de l’air. Les différents règnes sont convoqués et réunis : plantes, arbres, herbe, humains qui représentent des oiseaux, des insectes, ou des graines fécondes, montagne, eau. Le ciel et la terre, la campagne et la ville sont réconciliés, les différents éléments que sont l’eau, la terre, l’air, se trouvent rassemblés avec le feu dans le logo rouge du TGV. L’expérience de voyage, de déplacement, de téléportation de ces voyageurs est d’ailleurs somme toute assez mystique. Beaucoup d’objets volent actuellement dans les publicités, identifiés (papillons chez Gaz de France) ou pas : la rapidité de la communication tient à s’incarner dans des objets.

En 33 plans et 42 secondes, grâce à un procédé de surimpression et au montage numérique, ce clip conçu par l’agence TBWA/Paris, réalisé par Daniel Barber entend affirmer la fluidité, l’absence de contraintes de ce mode de transport. L’espace-temps est maîtrisé. L’espace d’abord : une ubiquité directionnelle des voyageurs gauche-droite, droite-gauche, devant-derrière et inversement, qui alterne dans les plans du clip et une grande variété de positions de caméra entre plongée et contre-plongée. Pour la maîtrise du temps enfin : la vitesse même du TGV de 300 km/heure, rapidité inférieure à l’avion mais supérieure au train habituel ou à la voiture est valorisée. Le spectateur ressent enfin une double impression de sérénité, par la continuité musicale assez apaisée de la chanson du groupe Lady and Bird, (composé de la chanteuse Keren Ann et de Bardi Johannsson), et de rapidité par le rythme du montage.
« Prenez le temps d’aller vite » est une injonction à l’impératif assez paradoxale : concept des publicités pour le TGV depuis 2001, cet éloge de la lenteur à aller vite n’est peut-être pas sans rappeler la critique de la vitesse de Paul Virilio ou de Carl Honoré ou alors le jeu logique affirmant : plus on pédale moins vite, moins on avance plus vite.
 
 
Catherine Paulin, professeur de philosophie
 
 
Prenez le temps d’aller vite, spot de la SNCF pour le TGV, est visible en ligne à cette adresse : http://tgvlefilm.sncf.com/.


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