9 m2
 
Le cadre de la prison
Quatre duos de détenus se filment à tour de rôle avec une caméra DV dans l’espace d’une cellule de prison reconstituée : un atelier vidéo des Baumettes accède à la diffusion télévisuelle. « 9 m2 » est un feuilleton diffusé sur Arte du lundi 22 au vendredi 26 novembre. L’enjeu n’est pas de savoir s’il s’agit de « fiction » ou de « réalité », mais de comprendre comment les détenus tentent d’exprimer leur expérience carcérale pour changer notre regard sur la prison dans le cadre proposé par le dispositif.

D.R.
En 2002, une exposition sur la télévision à l’écomusée de Fresnes, La Télé au logis (cf. La Télé au logis, sous la direction d’Alexandre Delarge et Juliette Spire, Créaphis, 2002), avait imaginé de reconstituer sous forme d’alcôves autour d’un téléviseur l’univers domestique de plusieurs Fresnois afin de mesurer la place qu’y occupait la télévision : des photographies murales grandeur nature reconstituaient le salon la plupart du temps, une chambre pour un adolescent zappeur, et... une cellule de prison pour un détenu de la prison de Fresnes (scénographie conçue par Olivier Schimmenti). En entrant dans la « cellule », on mesurait tout d’un coup la violence de l’enfermement et l’importance de la télévision, petite fenêtre sur l’extérieur. À la différence des autres alcôves, celle-ci n’était pas une vue de l’esprit : l’univers domestique du détenu, c’était cela, c’était ce réduit. Dans le catalogue de l’exposition, le prisonnier dont la cellule avait été reconstituée témoignait justement du rôle de la télévision en prison pour maintenir une certaine relation entre la détention et le monde extérieur : « ça donne à voir toute l’évolution qui peut se produire pendant les années où [l’on est incarcéré] ».

La force du feuilleton d’Arte, dont atteste le titre, c’est précisément d’avoir trouvé la solution pour donner à voir l’incarcération par des moyens audiovisuels, sans reconduire le désir voyeuriste, ou le désir de contrôle, que portent certains dispositifs fondés sur l’intrusion de la caméra. Au contraire, malgré la délinéarisation qu’impose la feuilletonisation d’un jour sur l’autre, et la diversité des duos, nous retrouvons comme une marque distinctive du programme le sentiment d’un huis clos à la fois étouffant et plein de sens, dont l’explication tient au traitement du cadre et de l’espace par la caméra. On distingue en effet habituellement en audiovisuel le hors-champ et le hors-cadre : le premier correspond au prolongement imaginaire du champ (nous imaginons spontanément les chambres d’un appartement dont nous ne voyons que le salon), le second aux coulisses de la représentation que nous ne verrons en général jamais au sein de la représentation, mais qui fait partie (ou a fait partie) de notre monde (le plateau de tournage ou la caméra en train de tourner, par exemple), tandis que hors-champ et hors-cadre se confondent nécessairement dans la peinture en perspective et au théâtre. Or, ici, du fait de la clôture de l’espace, non seulement on ne sort pas de la cellule reconstituée, mais les seuls champ/contrechamp possibles – contraints par l’exiguïté de l’espace – sont liés au passage de la caméra d’une main à une autre, ce qui a pour effet de réduire drastiquement l’espace de la représentation (un côté fenêtre et un côté porte), de le réduire exactement aux dimensions de la cellule reconstituée en tant qu’elle est vécue sur le mode du regard alterné par les deux détenus. D’où l’importance dans le dispositif qu’il n’y ait qu’une seule caméra pour deux. Le hors-champ, représenté par l’œilleton par lequel les surveillants regardent, et cette clôture du regard entre prisonniers aboutissent donc à reconduire la superposition du hors-cadre et du hors-champ, renforcé par le caractère souvent artificiel de la lumière, qui rappelle que nous avons affaire à un décor. Contrairement à ce que pourrait laisser penser le problème de la « reconstitution » de la vie en prison, le parti pris ici aboutit précisément à faire partager l’expérience de l’incarcération à travers l’identification à la caméra et la fermeture du hors-champ sur le hors-cadre : le hors-cadre – c’est-à-dire nous, les spectateurs, le monde bien nommé « extérieur », et le plateau de l’atelier vidéo – se confond avec le hors-champ de la prison dans laquelle se trouve cette cellule à la fois représentée et reconstituée. C’est ce qui explique le « poids » de la présence de la prison autour de cette cellule.
Ainsi, par delà le contenu même des saynètes écrites par les prisonniers, qui évoquent la difficulté, et parfois les bonheurs, de la cohabitation forcée (un détenu impose sa loi au nouveau venu, deux détenus que tout sépare s’affrontent, deux détenus, au contraire, nouent une amitié ou deux détenus amorcent un dialogue de sourd sur leurs parcours respectifs), 9 m2 parvient à inverser le flux, en quelque sorte, qui relie les détenus au monde extérieur via la télévision (il est souvent question de la télévision, de la radio, des magazines qui jouent ce rôle) mais en restant dans l’axe qu’impose la prison, axe incarné par cette superposition du hors-cadre et du hors-champ. Il ne s’agit pas de donner le sentiment d’une « évasion » ou d’une réconciliation par la caméra entre l’« extérieur » et la cellule, ni de faire entrer le monde extérieur dans la cellule, du moins pour le spectateur, mais de faire entrer ce dernier « dans le cadre » du monde carcéral. En somme, le dispositif audiovisuel interroge tout simplement le dispositif carcéral lui-même.
 
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle



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