JT de la nuit
 
Bienvenue chez les acousmatiques
Acousmatiques : « Nom donné aux disciples de Pythagore qui écoutaient ses leçons, cachés derrière un voile, sans le voir. » Désormais passé au « tout en images », le journal télévisé de la nuit sur France 2, en supprimant tout présentateur visible, nous transforme en acousmatiques. Sommes-nous, du coup, mieux informés ?
 
L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert les mentionne en 1751, dans son premier tome : « pour entendre ce que c’étoit que les Acousmatiques, il faut savoir que les disciples de Pythagore étoient distribués en deux classes séparées dans son école par un voile » – ceux qui se trouvaient du côté du voile où le maître n’était pas s’appelaient les Acousmatiques ; au bout de cinq ans, « ils étoient enfin admis dans l’espèce de sanctuaire d’où il s’étoit seulement fait entendre, & le voyoient face à face ». Au XIXe siècle, le substantif donne l’adjectif « acousmatique », qui « se dit d’un bruit que l’on entend sans voir les causes dont il provient ». Au milieu du XXe siècle enfin, sous l’impulsion de Jérôme Peignot, puis de Pierre Schaeffer, le terme de « musique acousmatique » désigne la musique diffusée par le biais de dispositifs électroacoustiques, comme le couple magnétophone-haut-parleurs. Enfin la notion est transposée au cinéma par Michel Chion dans son livre La Voix au cinéma, en 1982, pour qualifier les voix off.
Le présupposé commun à toutes ces désignations de la situation qui consiste à entendre sans voir est qu’elle procure un avantage, l’absence d’information visuelle concernant la source allant manifestement de pair avec la qualité de l’écoute. Cette qualité peut s’incarner de deux façons antinomiques : soit dans un surcroît d’attention esthétique (prise en considération des seules qualités acoustiques, que Heidegger qualifiait d’ écoute abstraite), soit dans un surcroît d’attention au message linguistique (prise en considération des seules informations verbales, que Pierre Schaeffer qualifiait d’ écoute sémantique). Cet avantage n’a cependant rien d’évident : voir le locuteur n’est pas toujours une distraction, car les mimiques du visage convoient aussi de l’information utile, qui relativise et humanise le discours. Peut-être Pythagore pensait-il qu’elle était plus difficile à traiter que l’information linguistique, puisqu’il la réservait aux initiés ? En outre, ce serait une erreur de penser que tout intérêt pour l’apparence de la source disparaît si elle se trouve hors vue. À peine est-il né que le bébé commence, par le biais de ce qu’il est convenu d’appeler en psychologie cognitive le recoupement intermodal, à se constituer un stock d’objets audiovisuels. Nous conservons toute la vie cette façon d’expertiser le monde et ne pouvons nous empêcher d’imaginer qui parle sans se montrer.
Le JT de la nuit de France 2, en faisant disparaître le présentateur, provoque-t-il une hausse de la qualité d’écoute ? Notons en premier lieu qu’il prend le contre-pied de Pythagore. La vision du locuteur venait en récompense de cinq ans passés à le deviner, tandis que la télévision joue la carte inverse, la disparition venant après. Ensuite, grosse différence, si deux heures de cours passées à contempler un rideau ou deux heures de musique concrète passées à contempler des haut-parleurs sont des situations qui n’offrent pas grand-chose à se mettre sous l’œil, le JT de la nuit convoque un torrent d’images encore plus fourni qu’un JT standard, l’image récurrente du présentateur disparaissant au profit du kaléidoscope des news du monde entier. L’impression d’« inventaire à la Prévert » s’en trouve renforcée, d’autant que les sujets sont séparés par un jingle audiovisuel, à la manière de l’à-plat coloré qui sépare les spots publicitaires, et qu’ils sont proposés dans un format unique (une minute et demie environ d’images avec commentaire off et mini-interview à mi-chemin).
La disparition du présentateur a un effet intéressant, en ceci qu’elle pointe ce que Pierre Bourdieu reprochait aux JT, c’est-à-dire leur propension à montrer des événements sans les relier entre eux, propension qui finit par provoquer chez le téléspectateur un sentiment fataliste d’absurdité et d’incompréhensibilité du monde. Le présentateur, fil rouge humain, donnait l’illusion de ce lien, même lorsqu’il en pointait l’absence (ces incessants « sans transition, passons à... » dont les Guignols de l’info se moquent depuis des lustres). Sans lui, il est peut-être plus facile de voir que les sujets qui nous arrivent sont le résultat d’un compromis journalistique entre l’accessibilité de l’événement aux caméras (si des images tournées à chaud sont disponibles, il a plus de chance de figurer au sommaire), son importance en regard de sa distance (plus la contrée où il est arrivé est lointaine, plus il doit être énorme) et sa nouveauté (un événement important qui se répète, comme une famine ou une succession quotidienne de fusillades, a de moins en moins de chances d’être traité). Devenir acousmatiques, à défaut de nous faire connaître mieux le monde, nous fait certainement connaître mieux le journalisme – c’est presque un renversement, car « il paroît que Pythagore disoit seulement les choses emblématiquement aux Acousmatiques ; mais qu’il les révéloit aux autres telles qu’elles étoient sans nuages ».
 
 
Laurent Jullier,
Paris III-Sorbonne Nouvelle


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