Polyphonies relatives
Arte Info est un journal télévisé qui a recours au procédé de la voix over lorsque son présentateur s’exprime dans une langue qui n’est pas celle de son public. Ce procédé superpose les paroles prononcées, de manière que le téléspectateur non bilingue puisse au moins vérifier si les tons concordent. Il oscille entre deux modèles, celui du doublage (en provenance du cinéma de fiction) et celui de la traduction (en provenance des conférences internationales). Son grand avantage est de souligner l’aspect relatif du discours journalistique. Quand la plupart des JT du monde s’annoncent en montrant des faits, le générique d’Arte Info montre des paroles. En lieu et place des images-choc, de l’information-spectacle et de l’inévitable planète Terre qui tourne sur elle-même, des individus parlent. Ils ne conversent pas entre eux ni ne parlent pour eux-mêmes, mais s’adressent à nous, chaque fois brièvement et dans une langue différente. Nous saisissons au vol un mot ou deux. L’écrit, qui plus est, se mêle à l’oral : de longues lignes de phrases indéchiffrables les entourent, sur le modèle des fils RSS qui défilent au bas de l’écran sur internet et certaines chaînes internationales. La « position énonciative » s’annonce donc bien plus modeste que dans les journaux qui entendent nous montrer ce qui se passe sur Terre : elle nous rappelle que le JT appartient par excellence au monde des signes, et essentiellement à celui des signes linguistiques. On pourrait croire que les flots d’images en circulation dans le monde, dont une fraction d’écume seulement parvient jusqu’à nos écrans, ont balayé ce pouvoir du langage verbal, mais ce serait faire fausse route. L’image lointaine, décontextualisée, hachée en extraits minuscules, est incompréhensible sans le secours de la « voix de son maître », comme disait Pascal Bonitzer.
 Les présentatrices d’Arte Journée : Méline Freda et Petra Wiegers
© Frédéric Maigrot |
Pour nous expliquer que cette dame souriant aux anges qui parle à un bambin est Clara Rojas, otage colombienne qui retrouve son fils après trois ans de captivité (Arte Info de 12 h 45, le 14 janvier dernier), pas moins de cinq voix s’enchevêtrent en une polyphonie impeccablement réglée. La présentatrice allemande commence, puis s’efface à demi quand son avatar français la traduit en voix over (over = par-dessus). Toutes deux passent alors la parole à la commentatrice anonyme du reportage (voix off, cette fois, puisqu’elle émane de l’avatar d’une commentatrice allemande totalement absente), puis Mme Rojas commence à parler à son fils, et une nouvelle commentatrice en voix over la double. Tout un jeu de conventions et de petits mensonges de convenance règle ce chœur orchestré en régie. Celui des intonations par exemple : si la présentatrice allemande sourit beaucoup (ce qui s’entend, bien entendu), son avatar français adopte le ton sérieux d’une traductrice en direct. Mais ce n’est pas une traduction en direct, car il arrive que la seconde termine sa phrase avant la première... La traductrice de Mme Rojas, en revanche, agit davantage comme une doubleuse de cinéma, mimant le ton enjôleur de l’otage libérée, peut-être parce qu’il y a quelque chose de fictionnel dans ces retrouvailles qui se déroulent sous l’œil indiscret des caméras. Le téléspectateur doit jongler avec les attributions de sujet : lorsqu’à la fin du journal il entend « quant à moi je vous retrouverai demain », il sait que ce « moi » est attribuable à la fois à la présentatrice allemande et à son avatar (modèle homogène du doublage). En revanche, lorsque la voix enchaîne sur « le journal du soir sera présenté par mon collègue », il lui faut dissocier la présentatrice, en droit de parler de son collègue, et son avatar français, qui ne travaille pas dans la même maison (modèle hétérogène de la traduction). La dissociation triomphe en fin de journal, avec la tradition des adieux bilingues. « Tschüß, au revoir et bonne journée ! », lance gaiement la présentatrice allemande, alors que son avatar français, semblant ne rien savoir de ce passage qui met pourtant en péril sa raison d’être, continue à traduire. On s’aperçoit alors qu’elle aussi est capable de trahir, puisqu’en voix over la dernière phrase donne « Au revoir et bonne journée sur Arte ! » L’obsession consumériste (si vous regardez une autre chaîne qu’Arte, ne venez pas vous plaindre), est absente de l’original (la présentatrice souhaitait que notre journée fût bonne dans l’absolu, quelles que fussent nos activités) – la France n’est pas l’Allemagne. L’entrecroisement polyphonique et la vitesse de succession des sujets est telle, cependant, que la question de l’authenticité ne se pose guère. Roland Barthes pensait que la « parole publique mène tout droit au divan », parce que fatalement la « barbe postiche » de celui qui parle, comme dans un cauchemar, « se décolle par lambeaux devant tout le monde ». Mais le monde des JT est rempli de barbes postiches qui se donnent à voir telles quelles (la voix over en est une) et en cachent d’autres. C’est pourquoi le générique choisi par Arte est particulièrement bien adapté au dispositif : oui, tout ce qui se passe chaque jour loin de nous est enfoui sous des couches et des couches de discours (on retrouve le « par-dessus » du terme over), qui essaiment en versions différentes et dont on ne saisira que des bribes déformées, destinées dans le meilleur des cas à nous « donner une idée » (plus qu’à nous informer) de ce qui arrive là-bas, « sur le terrain ».
Laurent Jullier,
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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