Hypothèse ou fiction ?
La diffusion sur France 2, les 21 et 22 janvier dernier, d’un téléfilm sur la disparition de Mehdi Ben Barka, le leader marocain tiers-mondiste, opposant de Hassan II, enlevé en 1965 devant le restaurant Lipp, est l’occasion de revenir sur les jeux d’aller-retour entre fiction et « réalité » autour des films à dimension historique. Le corps de Ben Barka n’a, à ce jour, jamais été retrouvé. À ceux qui accusent le film d’avoir privilégié une hypothèse (la cuve d’acide) plutôt qu’une autre possible (l’enterrement du corps), Jean-Pierre Sinapi, le réalisateur, répond qu’il s’agit d’une « fiction ». L’hypothèse du film s’appuie sur certains témoignages, mais ceux-ci sont toujours susceptibles d’être eux-mêmes faux, intentionnellement, pour brouiller les pistes, surtout lorsqu’ils émanent d’anciens agents… d’autant qu’une instruction est toujours en cours. L’autre point de discussion principal porte sur les commanditaires de l’enlèvement : le général Oufkir, lui-même, ministre de l’Intérieur de l’époque, ou, selon d’autres pistes, le roi lui-même ? Le film, dont certaines scènes ont pu être tournées au Maroc, suggère qu’Oufkir est le principal instigateur. S’agit-il d’un enlèvement qui a mal tourné – Ben Barka aurait été torturé à mort – alors que l’objectif de son enlèvement aurait pu être de faire pression sur lui pour l’amener à rentrer dans le rang ? Le film esquisse cette piste également. De même, si le film fait une place importante à la collaboration entre Oufkir, la CIA et des agents, barbouzes ou policiers français, il n’évoque pas le rôle du Mossad, alors que d’autres témoignages lui donnent un rôle, etc. Les scénaristes disposent des actes de deux procès, de différentes enquêtes, de témoignages, mais de nombreux points demeurent obscurs. C’est en rassemblant différents faisceaux d’indices qu’ils peuvent combler les trous et suggérer ou reprendre certaines hypothèses. Mais s’agit-il encore de fiction ? L’avertissement proposé par le film indique ceci : « L’affaire Ben Barka n’a jamais été élucidée. Cette œuvre est le regard personnel des auteurs et du réalisateur. De ce fait, l’hypothèse développée dans ce film sur la disparition du leader marocain relève de la fiction, même si elle s’appuie sur des faits historiques. » Le « regard personnel » soutient ici le caractère fictionnel (« de ce fait ») alors qu’il pourrait tout à fait être un « point de vue documenté », selon la définition du documentaire par Jean Vigo. De même, on note la formule bien intéressante « relève de la fiction », plutôt que « est une fiction », comme s’il s’agissait de retenir encore un peu la dimension hypothétique dans le régime des faits réels possibles. C’est justement à partir de la théorie des mondes possibles de Leibniz, que Baumgarten, le fondateur de l’« esthétique », distingue deux types de mondes « fictionnels » : les fictions utopiques qui comportent des « incohérences irrémédiables ou des impossibilités métaphysiques » sont différentes des fictions hétéroscopiques, qui « auraient pu se réaliser dans un monde différent », comme l’a noté Frédéric Ferro (« La pyramide des mondes possibles », Le Magazine littéraire, janvier 2003). On est ici dans le cas d’une fiction hétéroscopique qui propose un monde tellement ressemblant au nôtre qu’il pourrait justement combler les trous du nôtre. C’est bien, en effet, le projet de cette docufiction, comme l’appellent certains journalistes (même s’il n’a rien à voir avec d’autres formes de reconstitution historique, comme la docufiction sur Pompéi, par exemple, sans parler du préhistorique L’Odyssée de l’espèce) que de nous aider à y voir clair dans l’Histoire. Le film, par exemple, reconstitue bien la dimension tiers-mondiste de Ben Barka qui en fait un trublion de l’espace politique international à travers son projet de « Tricontinentale » anticolonialiste et anti-impérialiste, ce qui, par delà les détails de son enlèvement, explique celui-ci en donnant une perspective historique forte au récit reconstitué (« En même temps que Ben Barka, c’est la Tricontinentale qu’on assassine. », lit-on sur le site de France 2). En revanche, si on lui dénie tout caractère d’exploration cognitive des espaces manquants, L’Affaire Ben Barka est vu avant tout, comme un « thriller » très réussi. L’Histoire devient le prétexte au plaisir de suivre une histoire, avec ses personnages hauts en couleurs et ses rebondissements. Sa construction, en particulier, retarde le moment de la torture d’un épisode à l’autre, faisant « disparaître » effectivement Ben Barka pendant toute la première partie du second épisode, en donnant un équivalent dramaturgique fort aux débats et émotions de l’époque. Simon Abkarian, l’acteur qui joue Oufkir est également époustouflant, et nous fait « croire » à son personnage complexe. Et cætera. La théorie de la fiction propose ainsi de distinguer ce que nous attribuons à un « Je-origine-réel » (quelqu’un de notre monde, qui peut répondre de ses assertions) et ce que nous attribuons à un « Je-origine-fictif » (un énonciateur qui n’appartient pas à notre monde, celui qui dit par exemple « Il était une fois »), instance qui tient la fiction et qui n’a pas de comptes à nous rendre (c’est Marcel, ce n’est pas Proust). Il ne faut pas choisir ici entre les deux : un téléfilm qui nous dit de ne pas le prendre au pied de la lettre car il « relève de la fiction » tout en disant, dans le même souffle, « même si elle [cette fiction] s’appuie sur des faits historiques », nous incite en fait à passer en permanence de l’un à l’autre. Le plaisir et l’intérêt de l’enquête historique nourrissant le plaisir de l’intrigue, et réciproquement.
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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