Un angle est-il un point de vue ?
Une nouvelle série documentaire de France 5, « Caméra 5 », portée par le désir de tout montrer d’un lieu – en l’occurrence l’aéroport de Roissy dans la première émission – grâce à la multiplication des caméras, donne l’occasion de reposer la question classique du point de vue, qui est à la fois l’endroit d’où l’on regarde et l’avis, l’opinion que l’on défend : ici l’emplacement de la caméra et le regard que l’on porte sur la vie sociale et économique d’un aéroport.
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Voir un aéroport sous tous les angles, des pistes d’envol au centre de rétention de la police de l’air et des frontières, des douanes aux cabines des avions, en passant par les différents halls de plusieurs aérogares ou les abords de l’aéroport (photo-amateurs fous d’aviation et voisins luttant contre le bruit), tout en croisant différents groupes de passagers, modifie-t-il le regard que nous avons sur lui ? Suffit-il de multiplier les caméras pour mieux comprendre la vie d’un aéroport ? Empruntant au film d’entreprise, au documentaire sur une profession, ou au reportage façon Envoyé spécial ou Capital, la première émission Roissy-Charles-De-Gaulle – Coulisses d’un aéroport multiplie les séquences et hésite entre plusieurs formats sans trouver un propos qui assure véritablement l’unité du document, et surtout sans nous faire voir autrement ce qu’est un aéroport par rapport à que ce que nous savons déjà plus ou moins.
À travers le projet de filmer Roissy sous différents aspects, on pouvait penser par exemple que le montage ferait voir les tensions ou les écarts à l’œuvre dans un lieu qui concentre pourtant nombre d’enjeux de notre époque. Les possibilités ne manquaient pas comme de travailler les fortes contradictions sociales, politiques, culturelles, présentes dans un aéroport entre les touristes et leur désir de soleil et les immigrés économiques qui tentent d’échapper aux mailles de la police, ou entre l’exilé apatride qui habite Roissy (et a inspiré Spielberg) et une famille libanaise en rade pendant deux jours après avoir raté une correspondance. Même si l’une des séquences nous fait partager de façon inédite les émotions et les angoisses d’une famille musulmane française qui accompagne à l’aéroport une vieille dame partant en pèlerinage à la Mecque, ce qui nous dévoile plus généralement l’existence de cette forme à la fois ancienne et moderne de voyage, le film se contente pour l’essentiel de juxtaposer quelques micro-récits en 85 minutes, en suivant un ou plusieurs personnages emblématiques, comme si l’on avait cinq ou six reportages d’ Envoyé Spécial mis bout à bout : les touristes puis les hôtesses de l’air puis les immigrés puis les douaniers puis les pélerins puis les bagagistes, etc., plutôt qu’un documentaire qui nous ferait réfléchir sur les enjeux du voyage aujourd’hui. Car un angle n’est pas un point de vue.
Avec Caméra 5, on touche en effet aux limites du paradigme de « l’objectivité » qui infuse le journalisme audiovisuel contemporain. Celui-ci conjugue deux conceptions : l’impartialité journalistique qui s’est développée avec la professionnalisation de la presse et la fin du journalisme dit « d’opinion » (particulièrement nette en télévision), et la non-intervention humaine, portée ici par l’enregistrement automatique de la caméra, sur le modèle (faussement) emprunté à la science où elle permet de garantir une expérience reproductible. Cette « objectivité » se retrouve à la fois dans l’illusion de l’exhaustivité que donnerait la multivision, comme si la « réalité » se résumait à la visibilité et à la surface des choses filmées (faire le tour des choses, ne pas laisser de point aveugle), et dans la multiplication des « angles » (l’aéroport « vu par » un passager, un douanier, etc.), selon les codes de l’écriture journalistique fondée sur cette notion.
Ce qui distingue en effet aujourd’hui un « papier » d’un autre sur un sujet donné, c’est simplement l’angle adopté par le journaliste, c’est-à-dire l’axe de présentation du sujet et d’organisation du texte, qui préserve la prétendue « neutralité » du journaliste. Fruit d’une discussion préalable entre le rédacteur en chef et le journaliste, l’angle se décide avant que le journaliste n’aille « sur le terrain », il ne peut donc témoigner de la façon dont la réalité a pu modifier la « façon de voir » (les avis, les jugements) qu’avait le reporter avant son reportage. Si un journaliste doit faire un sujet sur la rentrée des classes, par exemple, il ne va pas interroger ce rituel scolaire et social, ou mettre à l’épreuve ou en perspective la politique du ministère sur tel ou tel point à cette occasion, il va simplement choisir l’angle sous lequel il va présenter cette « réalité » de la rentrée qui préexiste à son enquête : suivre de nouveaux écoliers de la maison à l’école, ou un professeur, ou le directeur de l’école, etc. Or, ne pas proposer un « point de vue », c’est bien sûr reproduire par défaut, en creux, les discours ambiants. Ainsi, loin d’être un instrument de révélation du réel sans intervention humaine (sans même parler d’instrument d’interrogation du réel comme chez certains documentaristes), la caméra va alors justement servir à illustrer l’angle journalistique choisi.
C’est ce paradigme que Caméra 5 reprend, pousse jusqu’au bout à travers une unité de lieu, mais sans le dépasser. Ainsi, multiplier les caméras ne fait que multiplier les angles et ne peut donc constituer un point de vue en tant que tel. Le signe le plus patent de cette limite se voit dans le fait que la multivision est pour l’essentiel réduite à une fonction de ponctuation : simulant une régie, apparaissent à l’écran entre deux séquences, cinq cadres correspondant à cinq caméras, avant qu’une instance ne choisisse l’une d’entre elles qui amorce la séquence que l’on va suivre. C’est ainsi que, en l’absence d’un « point de vue », on partage par défaut, sous la forme d’une trame un peu ténue qui traverse le film, la « façon de voir » des dirigeants de l’aéroport qui se demandent si, malgré l’effondrement récent du terminal 2E, l’aéroport va pouvoir « maintenir ou améliorer sa place en Europe », à mi-chemin entre le patriotisme économique et le discours entrepreuneurial.
Guillaume Soulez, sémiologue,
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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