Carnets de voyage / Rendez-vous en terre inconnue
 
Voir et regarder voir
Les dispositifs de Carnets de voyage, sur Arte durant les fêtes de fin d’année, et de Rendez-vous en terre inconnue, sur France 2, ont beaucoup en commun : dans les deux cas, il s’agit de voyager dans un pays lointain en compagnie d’un invité, et donc de regarder voir autant que de voir. Cet invité est un illustrateur dans le premier cas, une « personnalité médiatique » dans le second. Mais les questions soulevées sont les mêmes ; elles concernent la télévision aussi bien que le voyageur ordinaire, même s’il n’a pas emporté de caméra : où aller ? Que regarder ? Comment savoir si l’image qu’on s’est faite du pays visité est la bonne ?
 
Carnets de voyage en Namibie
© Gédéon Programmes
Carnets de voyage et Rendez-vous en terre inconnue, tout comme Suivez l’artiste, où « une personnalité nous fait part de son émotion face à une œuvre du Musée national d’art moderne » (voir la chronique Télédoc qui lui est consacrée), sont des « émissions de dédoublement ». À la médiatisation 1 qui substitue au regard direct sur le monde le regard d’une caméra, s’ajoute une médiatisation 2 qui place entre cette caméra et le monde le regard d’un invité qui nous livre ses impressions. Le lien qui existe entre les images et leur référent devient, dans ces conditions, encore plus difficile à cerner que dans le cadre d’un « simple » journal de voyage. Dans quelle mesure le référent de ce qui est montré existe-t-il ? L’invité aurait-il eu cette réaction s’il n’avait pas été filmé ? La présence de la caméra ne suggère-t-elle pas également un certain comportement aux indigènes ? Et d’ailleurs, suis-je en train de regarder une émission sur un pays ou sur un invité ? On peut répondre à toutes ces questions par une réponse unique, surtout dans le cas d’une « émission de dédoublement » : j’ai sous les yeux un « événement médiatique », c’est-à-dire un objet hybride qui résulte d’un compromis entre construction et prise d’empreintes, ou entre fiction et réalité ; j’ai sous les yeux quelque chose qui se sert d’éléments du monde pour les recombiner d’une façon dont ils ne se seraient jamais présentés si une équipe technique de la télévision n’avait pas entrepris ce voyage à cet endroit.

Carnets de voyage en Namibie
© Gédéon Programmes / Elsie Herbenstein
Mais cet « événement médiatique » agit aussi comme un miroir grossissant : il permet de mieux percevoir ce que l’on pourrait appeler « la question du voyageur », ce « l’ai-je bien vu ? » qui subsiste au sortir d’un grand voyage, lorsqu’on se demande dans quelle mesure on ne s’est pas contenté (au mieux) d’enregistrer à la manière d’une caméra multimodale des « impressions exotiques » sans grand rapport avec ce que vivent ses habitants, ou (au pire) de projeter sur les paysages dépaysants qu’on a traversés trop vite les grilles de lecture dont on disposait déjà. La « question du voyageur » se pose d’ailleurs dès le début – dès que les roues de l’avion touchent le sol. Elle prend deux formes, qui se retrouvent dans les deux émissions chroniquées ici :

– la dialectique des traits pertinents et du prototype ;
– la mise en spectacle du vécu immédiat.
La dialectique des traits pertinents et du prototype est un concept qui sert aux sémiologues et aux psychologues pour décrire la façon que l’on a de percevoir le monde : captons-nous seulement quelques détails caractéristiques (les traits pertinents) sur la base desquels nous construisons l’objet perçu en le complétant avec ce que l’on a déjà en mémoire, ou bien projetons-nous un prototype parfait pour voir s’il s’accorde, à la façon d’un pochoir, à ce qui se trouve devant nous ? Pour simplifier, nous utilisons les deux méthodes, selon le temps qui nous est imparti. Ainsi le voyageur dispose-t-il de deux façons de voyager : soit, pressé, il visite beaucoup d’endroits dont il n’extraira que des traits pertinents à compléter, donc des clichés ; soit il se fixe à un endroit de façon à le construire patiemment en prototype du pays qu’il visite – ce qui suppose de n’oublier aucun détail. Carnets de voyage et Rendez-vous en terre inconnue choisissent tous deux la première façon. Nous picorons, nous changeons sans cesse d’endroit. Nous sillonnons la Namibie, grande comme une fois et demie la France, en 26 minutes, tels ces touristes américains qui « font l’Europe » en une semaine. « Je suis une croqueuse », nous dit l’illustratrice du voyage en Namibie ; puis « je ne peux pas tout dessiner, il y a trop de choses ».
Rendez-vous en terre inconnue
D.R.
Quant à la mise en spectacle du vécu immédiat, dont la naissance est à peu près contemporaine du romantisme (voir Les Racines du moi, du philosophe canadien Charles Taylor), elle arrive dès que nous cédons à la tentation de nous regarder vivre au lieu de vivre tout court. « Ah j’le crois pas ! Je fais du cheval en Mongolie ! », s’exclame ainsi Bruno Solo, effectivement à cheval en Mongolie, devant la caméra de Rendez-vous en terre inconnue. L’épisode est déjà vécu comme image mémorable à sa naissance même, son acteur en est déjà le spectateur. L’autofiction est toute proche. Les frontières entre faire et regarder se brouillent, exactement comme l’« événement médiatique » brouille celles qui séparent construction et empreintes. L’illustratrice des Carnets de voyage en Namibie en est d’ailleurs consciente, qui déclare à un moment : « Y’a des choses il faut les vivre. Je les dessinerai après, de mémoire. » Remarque proustienne s’il en est : pour le dire avec les formules employées ci-dessus, l’auteur de la Recherche du temps perdu pensait en effet que le seul moyen d’éviter les pièges du cliché et du spectacle permanent consiste à reconstruire des prototypes avec le recul du temps... L’émission de voyage proustienne est encore à inventer.


Laurent Jullier
Université Paris III-Sorbonne nouvelle


© SCÉRÉN - CNDP
Créé en janvier 2008  - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.