Politique de l’aperçu
Trois fois par jour, la pop, le rock ou la chanson française d’aujourd’hui surgissent sur France 2 sous la forme d’une petite fenêtre de trois minutes, entre bande-annonce et écran de publicité : comme une rupture dans le flux télévisuel, « CD’aujourd’hui » nous invite à porter un regard oblique et décalé...
L’écran de notre téléviseur n’est, en général, pas d’une taille imposante, il reste un « petit écran », même comparé au « très petit écran » de nos fenêtres vidéo en ligne, sur lesquelles on peut également regarder CD’aujourd’hui, sur le site de France 2, dans un format encore plus court d’une minute. C’est peut-être ce « très petit écran » qu’évoque la petite fenêtre rectangulaire aux reflets métallisés, lui donnant ainsi ce petit air de contemporanéité déjà suggéré par le titre, faisant apparaître comme à la demande une nouvelle pastille musicale. Le caractère métallique du bref générique sonore évoque, lui, plus certainement, la tête de lecture laser de nos platines de salon. Chose intéressante, cet écrin métallisé rectangulaire s’ouvre en son milieu au début puis se referme à la fin, mais il ne disparaît pas, tandis qu’un petit montage audiovisuel nous est présenté en son sein, cadre dans le cadre, comme pour maintenir précisément l’idée d’une présentation. À l’heure du clip vidéo, là où la radio « passait » des vinyles, la télévision « présente » les sorties de CD.
La chaîne manifeste ainsi sa présence, son rôle de mécène. La programmation à des horaires clés atteste une volonté d’ exposer la musique d’aujourd’hui : les diffusions ont lieu en effet au moment du pic de midi, au début de l’ access prime time de 18 heures et aux alentours du journal de la nuit. France 2 se limite à la musique pop(ulaire), mais elle pourrait tout aussi bien proposer des vignettes jazz, « classiques » ou « contemporaines ». S’agit-il de promotion déguisée ? Au milieu de discours communicationnels et publicitaires, cette pastille si menue, si brève, pourrait en effet se fondre dans le flux. Après tout, la marge est étroite entre la présentation et la vitrine commerciale, entre le faire connaître et le faire valoir…
 © France 2 / Jean Pimentel |
Si le montage rapide des plans peut faire penser, à première vue, à un clip publicitaire, l’exhibition du cadre, le cadrage et le rythme intérieur de ces plans relèvent d’une autre logique. Souvent cadrés de près, parfois en très gros plan, le corps coupé par un bord du cadre, une jambe ou une guitare au premier plan surdimensionnées, comme ces photos d’individus ou de groupes en contre-plongée qu’on trouve sur les pochettes de disque, les caméras montrent les chanteurs en train d’ afficher une posture caractérisée : marginale, rebelle, décalée… C’est-à-dire de se prêter bon gré mal gré à l’exercice télévisuel. Leurs paroles, comme saisies au vol, sans les questions qui les ont produites, alternent régulièrement avec des fragments de musique, en chambre, en studio ou en concert, mais chaque segment de phrase ou de couplet est lui-même segmenté par un nouvel angle de vue. Ce surmontage crée une tension entre continuité sonore et discontinuité visuelle, entre un mode mélodique ou parlé souvent distendu (la parole hésitante ou sollicitée du chanteur, lente, incertaine, la mélodie qui a son propre rythme) et cette fréquence du changement de plan qui vise à maintenir l’attention. À moins justement qu’il ne s’agisse de faire contraste, de mieux faire ressortir du flux ces fragments autonomes, non assujettis, de lignes parlées et chantées sur fond de saccades visuelles.
On aurait alors quelque chose comme une politique de l’aperçu, à mi-chemin entre cette fonction que nous proposent aujourd’hui les ordinateurs (« aperçu avant impression » en particulier) et la perspective cavalière, parfois offerte sous la forme d’une fenêtre à l’intérieur d’un tableau dans la peinture classique, cet art géométrique qui tient compte de l’observateur afin de déterminer un coefficient de déformation de certaines parties, manifestant ainsi sa position supposée dans l’espace. À défaut d’émissions musicales à ces mêmes heures, l’aperçu permet de « donner une idée », d’esquisser ce que pourrait être un entretien prolongé, un enregistrement, ou ce que pourrait être un morceau entier, un concert suivi… Comme l’aperçu se tient au milieu, entre le texte et l’impression, cette pastille télévisuelle se tiendrait entre le CD récemment sorti et l’émission qui le ferait entendre ou qui en parlerait en bonne et due forme. La contre-plongée, la variation des angles, cette fenêtre métallisée seraient, elles, les marques de notre propre regard oblique sur ce que propose le flux télévisuel. Suggérant des axes et des décalages, des manières d’accrocher l’oreille ou les yeux, elles joueraient à mimer notre vision distante et distraite pour mieux nous rapprocher de l’écran et des haut-parleurs. Un aperçu en mode cavalier en somme mais qui, par son efficacité graphique et sonore, déjouerait de l’intérieur la logique du flux, tout en étant porté par elle.
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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