Les ressorts de la modernité
Le 1er février, le magazine mensuel de France 5, « Un soir au musée », diffusait le film de l’écrivain-photographe-cinéaste Alain Fleischer : « Centre Pompidou, le temps d’une odyssée ». Un documentaire qui semble préférer la voie de l’hagiographie à celle de l’analyse et de la réflexivité, paradoxe pour un édifice emblème de la modernité architecturale à Paris.
 D.R. |
Renzo Piano, l’architecte qui l’a conçu en compagnie de Richard Rogers, en parle comme d’un « paquebot spatial de cent mille mètres carrés » qui se serait posé dans Paris... Il est vrai que la facette la plus connue du mouvement de la modernité au XXe siècle est l’originalité, la nouveauté, et le centre Pompidou, à cet égard, a marqué les esprits. À l’étranger, on évoque Beaubourg comme synecdoque de Paris presque aussi sûrement que la tour Eiffel. « Où est le temps, se demande plaisamment Piano, où je me faisais tout petit sur la banquette arrière des taxis dont le chauffeur pestait contre la laideur de la raffinerie » ? Aujourd’hui, il ose dire qu’il l’a dessiné parce que les chauffeurs de taxi sont fiers eux aussi de cet objet qui a gagné ses galons de « monument parisien ».
Le documentaire s’ouvre par un somptueux travelling descendant : nous sommes dans un de ces ascenseurs translucides qui entourent le Centre ; il nous mène du sixième étage aux sous-sols, et la métaphore est bien trouvée – le mouvement semble faire la promesse de passer des hauteurs où gravite actuellement la réputation du Centre aux fondements de sa conception et de sa réalisation. Mais le documentaire semble préférer la voie de l’hagiographie à celle de l’analyse. Les vedettes médiatiques du « monde de l’art » français – au sens que le sociologue américain Howard Becker donne à ce mot, c’est-à-dire en gros un microcosme avec ses propres règles et son propre langage – défilent pour se féliciter du succès légitimant d’une institution qui semble avoir réconcilié le « grand public » avec l’art d’avant-garde le plus aride. « On est très forts... plus inventifs », se félicite même une conservatrice à propos de ses propres expositions.
Le documentaire aurait pu souligner que l’originalité architecturale du Centre, loin d’être fondée sur la seule recherche du « jamais vu », s’inscrit dans une deuxième facette de la modernité architecturale : le désir d’asservir la forme à la fonction, désir que réalisait le premier plan du documentaire. Cette facette a été mise à l’honneur en Allemagne avec le Bauhaus, ou encore en France dans les travaux de Jean Prouvé. Il se trouve d’ailleurs que Prouvé présidait le jury chargé de désigner les architectes du projet, et qu’il s’était lié d’amitié quelques années auparavant avec Renzo Piano... La transparence du bâtiment, loin d’être un gadget ou un moyen de se singulariser, est donc conformément à l’optique moderne l’expression même de sa fonction.
Deux personnalités interviennent avec brio, dans le documentaire, pour définir cette fonction par-delà les louanges. Dominique Païni, ancien directeur de l’établissement, explique ainsi la popularité du Centre par sa proximité avec les utopies de mai 68 dont il serait l’incarnation : le « sous les pavés, la plage » s’exprime dans les pavés de la piazza, cour des miracles bon enfant peuplée de touristes et d’amuseurs ; « La culture pour tous », dans cette fameuse transparence du bâtiment qui donne à voir l’intérieur depuis la rue et la rue depuis l’intérieur, sans frontière élitiste. Jean Nouvel, ensuite, parle d’un mouvement double de contraste et d’intelligence du Centre avec ce « livre de pierres » qu’est la ville où écrivent les générations successives d’êtres humains – contraste des tuyauteries bariolées avec les vieilles maisons qui les entourent, intelligence de cette cathédrale du XXe siècle dont le parvis est la piazza et les arc-boutants les gerberettes d’acier qui dépassent de ses poteaux.
La troisième et dernière facette constitutive de la modernité du XXe siècle, à l’œuvre dans ce bâtiment, est la réflexivité. L’objet moderne aspire à exhiber la façon dont il a été conçu et dont il « fonctionne », sans rien dissimuler à son spectateur. Un tableau abstrait, par exemple, exhibe la touche du peintre en nous interdisant de lire d’abord dans les pigments fixés sur la toile une figure. Une pièce de Bertolt Brecht nous rappelle de même notre statut de spectateur. À son tour, le Centre se donne d’abord à voir comme bâtiment architectural, exhibant en permanence le gigantesque meccano de son squelette d’acier, les tuyauteries qui permettent de le chauffer, les ascenseurs et les escalators qui permettent d’y circuler.
Centre Pompidou, le temps d’une odyssée, documentaire sur un objet moderne, n’est donc pas moderne au sens qui vient d’être donné. Il est certes techniquement avancé, on y voit par exemple de plaisantes incrustations du Centre en d’autres quartiers de Paris, mais ce n’est pas la même chose. À la réflexivité, il préfère les bonnes vieilles armes du documentaire traditionnel : interviews avec le sujet à l’arrière-plan et panoramiques descriptifs sur fond de voix off rassurante. Jean-Luc Godard y fait bien une apparition (dans le cadre de sa propre exposition) et, dans cette tradition de la réflexivité qu’il a lui-même beaucoup exploitée, il adresse un commentaire au cameraman qui le filme. Mais son intervention est coupée pour laisser place aux déclarations de la patronne d’un restaurant devant le Centre, ce qui la rend incompréhensible. Et pourtant, comme le montre le succès du Centre, la modernité peut plaire...
Laurent Jullier,
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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