L’art du recyclage
Parce qu’il défend par principe une idée des rapports humains moins instrumentale, moins cynique ou marchande, le secteur public, dans la plupart des pays, ne recourt pas aux « concepts » et aux dispositifs de la « télé-réalité ». Or, ces programmes doivent aussi leur succès à leur capacité à se faire l’écho de certaines évolutions morales ou sociales. Comme le montre Chante !, une série de France 2 diffusée dans KD2A, la fiction apparaît alors au secteur public comme un moyen pour renvoyer au spectateur des questions qui l’intéressent : la sanction offerte par la morale de la fable peut remplacer celle que propose l’issue du jeu.
 © France 2 / Bernard Barbereau |
Sitcom musicale de vingt-six épisodes de vingt-six minutes, Chante ! raconte les aventures de Tina, jouée par la jeune chanteuse Priscilla, qui apprend son métier dans une « école du spectacle », le Studio 24. Au-delà du tissu narratif commun sérialisé, lié au choix de présenter le combat d’une héroïne et les rivalités entre élèves, on retrouve tous les ingrédients qui font le succès public et commercial de Star Academy. Tout d’abord, la série est associée à la sortie d’un (ou plusieurs) disque(s) et un éditeur musical participe au projet. En l’occurrence, un album de Priscilla, Casse comme du verre, est sorti en décembre dernier chez Sony, qui coproduit la série. Le style relève du R’n’B très en vogue aujourd’hui auprès des adolescents, qui est une hybridation musicale : accompagné de danse en groupe, le R’n’B est mélodique comme la soul et rythmé comme le hip-hop ; les plus connues des chanteuses françaises sont Amel Bent, Lââm, Native, Ophélie Winter… Bien sûr, bande-annonce de la série et album ne font qu’un. Deuxième paramètre, ces émissions visent une cible particulière : les préadolescents qui forment les bataillons de « fans » et se passionnent pour les amourettes et les rivalités entre personnages, ou les rapports entre « profs » et élèves, si proches de l’univers de la cour du collège. C’est pourquoi, à l’inverse, on a pu reprocher à la télé-réalité de tant ressembler à la sitcom pour adolescents, dans la mesure où ce matériau narratif est tout à fait commun à ces deux genres. Chante ! est ainsi programmé pendant les vacances de février, le matin à 10 h 00, dans le cadre de l’émission pour la jeunesse KD2A. Favorisant l’ancrage de la série dans le programme, l’un des personnages, animateur de radio, est justement joué par l’un des anciens animateurs de l’émission. Enfin, on peut noter, entre autres, un troisième paramètre commun : toute l’astuce de Star Academy est de faire chanter aux candidats des airs qui expriment comment ils le vivent ce qui se passe au « Château » (le lieu-école où les élèves sont enfermés). De même, Chante ! propose des séquences où Tina exprime ses états d’âme, le plus souvent seule, parfois avec ses confidents. La boucle est bouclée, permettant de nouer tissu narratif et expression musicale.
 © France 2 / Christophe Russell |
Ce recyclage peut aller assez loin, jusqu’à intégrer les phénomènes de réception de la télé-réalité eux-mêmes, qui font partie du genre : une émission de télé-réalité qui ne suscite pas de débat est une émission ratée. Un épisode reprend ainsi une thématique fortement liée à la « télé-réalité » : le rôle des « pistons ». Outre les préférences des « profs » (ou de la production, ou de la chaîne) pour certains « chouchous », ou au contraire leurs ruses pour discréditer (par un montage d’extraits par exemple) certains candidats, la presse people et la presse pour les jeunes se sont souvent fait l’écho de rumeurs ou informations selon lesquelles certains candidats connaissaient certains membres chargés de la sélection. Ayant attrapé au vol une conversation, la rivale de Tina, Manon, découvre que le directeur de l’école connaît le père de Tina et fait circuler l’idée que Tina a été « pistonnée » pour entrer au Studio 24. S’ensuit une mise à l’écart du groupe, des propos de certains profs à Tina qui sont pris de travers… Le sociologue Éric Macé (« Loft Story, un Big Brother à la française », dans MédiaMorphoses, hors-série « La télé-réalité, un débat mondial », 2003) avait bien noté que les thématiques de la « télé-réalité » étaient une mise en scène d’inquiétudes qui traversent la jeunesse française, en particulier la précarité et la compétition pour l’emploi (l’ambiance est particulièrement froide dans la salle d’attente du casting, et une amie de Tina préfère renoncer plutôt que de perdre contre elle…), la peur d’être écarté brutalement d’une place (renvois, éliminations), et ainsi de suite. Dans cet épisode, la question du « piston » touche à une fibre particulièrement sensible dans la tradition républicaine, la réussite par le mérite, qui permet un rapport égalitaire au concours et aux places. Au risque de se faire renvoyer de l’école car elle agit sans autorisation du directeur, Tina parvient heureusement à faire taire les critiques en gagnant brillamment un casting à l’extérieur de l’école… Sa place au Studio 24 est donc justifiée. Si l’on peut discuter de la simplicité de l’intrigue ou du ton un peu faux de certains dialogues, on voit que le service public parvient bel et bien à exprimer l’horizon d’attente social de son public tout en proposant une fiction à la place d’une émission de télé-réalité…
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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