Ce que nous avons en partage
Sur une idée de Jean-Pierre Jeunet, France 4 programme actuellement une « Collection Cinéma Cinémas », reprenant sous forme de douze émissions une sélection de moments du célèbre programme d’Antenne 2, diffusé de janvier 1982 à novembre 1991. Avec Cinéastes de notre temps, Cinéma Cinémas fait partie, dit-on, des « émissions de référence » sur le cinéma à la télévision. Qu’entend-on exactement par là ?
 © Guy Peellaert |
On trouve, à côté des « séries cultes », des « émissions de référence » qui ont marqué l’histoire de la télévision, c’est-à-dire la mémoire des téléspectateurs. Contrairement à une série ou à un téléfilm « cultes », qui peuvent nous faire partager un récit fictionnel, son monde, ses personnages, etc., une « émission de référence » porte en général sur un univers particulier, séparé de la télévision, mais dont parle la télévision : la politique, la cuisine, les livres… le cinéma. Si une telle émission nous marque c’est que son regard sur cet univers sonne juste car l’« émission de référence » en propose une exploration singulière, par opposition aux autres émissions de télévision qui, pourrait-on dire, ne nous apprennent rien sur tel ou tel univers mais se contentent de nous raconter ce qui s’y passe. La « référence » serait donc la réussite d’une certaine médiation entre un univers, la télévision et nous (c’est-à-dire notre propre expérience de cet univers). Si bien que nous passons par le chemin que nous propose cette émission pour retrouver un certain accès, singulier, à tel ou tel univers. Revoir une telle émission devenue « de référence », c’est refaire ce chemin. En ce sens, Cinéma Cinémas, de Claude Ventura, Michel Boujut et Anne Andreu n’était pas, en effet, une émission d’ actualité mais se servait plutôt de l’actualité pour aborder le cinéma : le passage de Faye Dunaway, Orson Welles ou de l’acteur japonais Toshiro Mifune à Paris sont par exemple (dans les deux premiers épisodes de la collection) l’occasion d’un échange (une réflexion sur la star avec Faye Dunaway, l’importance de la voix pour Welles) ou d’un portrait (la séquence avec Mifune ne comporte aucun véritable entretien : on voit simplement le maître parler avec son assistante ou l’interprète et se préparer aux interviews). On peut ainsi distinguer deux stratégies pour « l’émission de référence », stratégies qui peuvent se combiner : faire revivre l’univers en question pour la télévision, à la télévision, ou, au contraire, produire un espace propre, contigu à cet univers, susceptible d’y mener d’une façon originale. L’Heure de vérité, par exemple, avec son dispositif triangulaire en forme de tauromachie (homme politique, intervieweur combatif, présentateur neutre) rejouait la scène politique en studio devant les citoyens. Cinéma Cinémas, dans cette perspective, propose une politique de l’évocation : répliques, extraits de film, récits de souvenirs et surtout musiques nous replongent dans l’atmosphère d’une séance de cinéma. Il s’agit de faire résonner en nous des souvenirs de cinéma, de faire revivre les puissances de la projection, mais sans pour autant nous faire « retomber » dans le souvenir car il s’agit d’éclairer une facette du cinéma (la relation acteur-metteur en scène, les leçons d’un tournage éprouvant, le rapport scénario-film, etc.) en s’appuyant sur cette vague évocatrice. Dans cet intervalle entre l’attachement pour l’objet et son analyse vient se loger un discours cinéphilique à la fois brûlant et retenu (la voix off y contribue beaucoup) à la recherche de ce qui a fait que nous avons aimé tel film, tel acteur ou telle actrice, telle scène. Au contraire du didactisme, la question naît, tout en douceur, de l’évocation. Du bon usage du mythe.
 © Guy Peellaert |
Le moyen de cet équilibre entre mythe et question ne tient pas, comme souvent aujourd’hui dans les émissions de cinéma (ou plutôt « sur » le cinéma), à une sorte de jeu de distance-connivence entre les journalistes de télévision et la face visible du cinéma (acteurs, réalisateurs), entre promotion assumée et « numéros » d’acteur (à la manière de Lucchini), qui, en soulignant à quel point personne n’est dupe de personne, maintient chacun dans son rôle. Le regard particulier de Cinéma Cinémas tient plutôt dans son traitement des à-côtés de l’enquête qui, bien que constituant de « petits objets » (une discussion sur le repas de la veille, un magnétophone qui ne marche pas, l’atmosphère d’une rue ou d’un jardin, différentes poses d’un corps de femme sur un lit, les silences d’un réalisateur qui prend son temps pour parler, un hôtel abandonné où a séjourné une équipe, etc.) fabriquent précisément, si on sait les saisir comme des objets à filmer intéressants, une sorte d’univers mixte, où les puissances du cinéma laisse des traces sur le matériau de l’enquête télévisuelle, devenant le résultat même de l’enquête. Il ne s’agit pas d’un « dispositif » au sens technique du terme, mais simplement d’une légère mise en scène conçue comme une mise en situation : on accompagne Bernard Blier chez le tailleur, on converse avec Faye Dunaway allongée à la romaine sur son lit d’hôtel, Sandrine Bonnaire joue avec des photos d’elle éparpillées sur le sol… Sans que la présence de l’intervieweur ou de l’enquêteur disparaisse, on entend plutôt qu’il s’agit d’un interlocuteur et pas seulement de quelqu’un qui tient le micro. Dans ce tissu hybride, ce n’est pas simplement la télévision qui accueille le cinéma (ou la politique, la cuisine, les livres…) mais aussi le cinéma qui accueille la télévision, sa question, son public. Une simple amorce de mise en scène qui rappelle à tous (interviewés, intervieweurs, spectateurs) que la scène est bel et bien filmée, mobilisant notre attention sur des détails visuels ou sonores, et que si nous en sommes là, c’est que nous intéressons bien à quelque chose qui s’appelle, ici, le plaisir du cinéma. C’est donc, non pas notre rôle social qui est en jeu, mais ce que nous avons en partage. Si elle est, bien sûr, différente du « reste des émissions », l’émission de référence est donc aussi et avant tout une émission qui a su exprimer en profondeur un aspect de tel ou tel univers, d’une façon suffisamment profonde pour qu’elle lui appartienne en propre.
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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