Cinéma trash
 
Une cinéphilie du trash
Les films trash sont sur Arte, le jeudi en troisième partie de soirée. Morts-vivants sanguinolents, érotisme décalé, le cinéma trash a aussi ses codes qu’il convient de maîtriser. Une cinéphilie d’un genre nouveau ?
 
« Notre désir, explique Michel Reilhac, directeur d’Arte France Cinéma, était de présenter un cinéma décalé, de série B ou Z, et des films audacieux d’auteurs contemporains difficiles à diffuser en deuxième partie de soirée. L’idée est, d’une part, de dynamiser la troisième partie de soirée, et d’autre part, de faire découvrir tout un pan du cinéma que les chaînes hertziennes ne diffusent pas. » L’année dernière, le téléspectateur a ainsi pu découvrir des classiques de l’horreur à petit budget comme Le Masque du démon de Mario Bava, ou de l’érotisme bis comme Supervixens de Russ Meyer, aux côtés de séries Z « culte » comme L’Attaque de la moussaka géante de Panos Koutras et de phares de l’underground comme le célèbre Heat de Paul Morrissey. Cette année, Russ Meyer revient avec Motor Psycho, diffusé le 1er février, suivi de bien d’autres curiosités...
 
Motor Psycho
D.R.
L’un des plus grands mérites de cette initiative est d’abord de mettre à la disposition du plus grand nombre des œuvres qui jusqu’ici étaient fort difficiles à voir. Comme les chaînes cinéma du câble permettent aujourd’hui de se constituer une culture cinéphilique réservée jadis aux habitués de la Cinémathèque française, Arte place le spectateur parmi les happy few de la série Z, prolongeant ainsi l’expérience de Zone interdite, l’émission que proposait Jean-Pierre Dionnet sur Canal+ il y a dix ans. Cette démocratisation a son importance, car le culte voué à certains films marginaux, trop souvent, repose plus volontiers sur le « few » que sur le « happy », autrement dit plus sur la distinction – au sens bourdieusien – que confère le privilège d’avoir vu telle rareté, que sur le plaisir qu’on aura pu en tirer... Certes, le terme de « trash » charrie, dans la grille d’Arte, une certaine ambiguïté : est-ce encore de la contre-culture dès lors que cela est pris en charge par les outils de la culture légitime ? « Nous avons cherché, justifie Michel Reilhac, un qualificatif qui soit compris en allemand et en français. J’aurais préféré “culte”. Littéralement, trash signifie “poubelle”. Aujourd’hui, le mot a pris une signification plus positive, dans le sens de underground ou de marginal. »

N’est-ce pas risqué, maintenant, de niveler ainsi l’offre télévisuelle ? Alain Finkielkraut s’inquiétait dans sa Défaite de la pensée de l’avènement d’un monde où « une paire de bottes vaut Shakespeare » et où « ce que lisent les lolitas vaut Lolita ». Mais il ne faut peut-être pas confondre systématiquement distinction et hiérarchie. Ce n’est pas parce qu’une chaîne comme Arte programme dans ses grilles des films humanistes du cinéma classique « à égalité » avec des histoires de zombies aux trousses de pin-up, que l’un est à regarder avec les mêmes yeux que l’autre. Le grand bazar postmoderne charrie effectivement tout à égalité, semble niveler absolument tout ce qu’il transmet sans relâche sur ses milliards d’écrans, mais le spectateur n’est pas un simple récepteur, encore moins, au sens péjoratif, un « réceptacle ».
Si les hiérarchies préétablies n’ont plus ses faveurs – notamment à cause d’initiatives aussi bienvenues que ce Ciné-trash d’Arte – ce spectateur n’en conserve pas moins une capacité à distinguer, à la fois à l’intérieur d’un genre par accumulation d’expériences : il y a de bons et de mauvais films de zombies ; et à l’extérieur : on ne va pas à la pêche aux mêmes poissons selon que l’on se trouve devant un John Ford ou devant un Russ Meyer.

Ce serait se fourvoyer, par exemple, que d’aborder Motor Psycho comme La Prisonnière du désert. On penserait avoir vu un film répugnant, misogyne, fascisant, tout ce que les « non-initiés » reprochent aux films de Quentin Tarantino qui semblent faire l’apologie de la loi du Talion. Bien plutôt, Motor Psycho demande d’autres compétences, d’ordre générique surtout. Il relève en effet d’une hybridation entre trois branches des exploitation pictures des années 1950-60, le motorcycle movie, le revenge movie et les nudies-cuties (pour aller vite, le film de motards, le film de vengeance et le film érotique à petit budget), saupoudrée qui plus est d’éléments d’un courant socioartistique contemporain du tournage, le camp (le kitsch volontaire, qui se traduit ici par des citations ironiques de son ancêtre « sérieux » L’Équipée sauvage).
En tenant compte de tout ce côté « réflexif », accessible aux fans ou aux spectateurs qui font l’effort d’aller en chercher les clés interprétatives, des films comme Motor Psycho peuvent « parler » autant que leurs homologues du cinéma classique, eux dont les codes de lecture sont intériorisés par le public au point qu’ils semblent s’en passer. On ne peut donc qu’encourager Arte à étoffer le côté didactique de son site web consacré au trash.
 
 
Laurent Jullier, Paris III-Sorbonne Nouvelle


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