Une série historienne
On fait souvent l’éloge de certaines séries américaines récentes pour leur caractère politiquement ou socialement audacieux, puisqu’elles n’hésitent pas à aborder des questions en débat, comme l’homoparentalité ou la guerre en Irak. Toutes ne creusent pas nécessairement leur sujet mais, parmi elles, Cold Case, rediffusée en ce moment sur France 2, présente un exemple de travail en profondeur sur l’histoire, qui explique sûrement son succès.
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Le principe de Cold Case – littéralement « affaire gelée » – repose sur le « dégel » par un département spécialisé de la police de Philadelphie d’affaires non résolues par le passé. Quelqu’un retrouve un document, un témoin se décide à parler et l’enquête peut reprendre. Certains épisodes se contentent de cette trame, mais la plupart ont une plus grande ambition, celle de retravailler à l’occasion de l’enquête policière un moment de l’histoire américaine. Prenons par exemple deux épisodes diffusés récemment, Beautiful Little Fool (« Rêves et désillusions », 3e saison, 19e épisode) et The Hen House (« Sur la voie », 3e saison, 21e épisode), qui montrent comment une série peut faire de l’histoire en revenant aux principes mêmes de la démarche historienne. Le premier épisode relate l’échec d’une jeune fille provinciale qui veut réussir en écrivant des chansons pour les vedettes du music-hall. Séduit par son allant, un jeune aristocrate philadelphien a une aventure avec elle, qui débouche sur la naissance d’un enfant. Voulant éviter la mésalliance, il refuse de le reconnaître, arguant de la faillite de ses affaires du fait du krach de 1929, ce qui entraîne le drame. Une querelle entre la jeune fille et le meurtrier qui, ne croyant pas la famille ruinée, voulait faire chanter le père de l’enfant, aboutit en effet au malheur. Dans le contexte de la victoire de 1945, The Hen House montre une jeune et brillante journaliste progressiste dont le talent est sous-employé, d’où l’atmosphère de « volière » (sens du titre anglais) de ses relations au travail car elle se sert de la rubrique du courrier du cœur dont elle est chargée pour lutter contre le machisme de l’époque. Elle découvre qu’un responsable nazi d’Auschwitz usurpe l’identité d’un juif mort dans ce camp pour échapper à ses crimes, ce qui pousse le faussaire à la tuer pour éviter d’être découvert. Le principe est le même, comme souvent dans les séries policières : les premiers éléments mènent à une fausse piste (on peut penser que ce sont les aristocrates qui se sont débarrassés de la jeune fille, ou que ce sont les jalousies des autres journalistes qui ont entraîné la mort de leur consœur), c’est alors l’approfondissement de l’enquête qui permet de faire la lumière sur les faits, ce qui produit en même temps une meilleure compréhension de l’histoire elle-même.
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Le début de chaque épisode nous plonge dans une époque donnée par un souci très net de reconstitution : costumes, couleurs (choix du noir et blanc dans nos deux épisodes, couleurs pop dans un épisode des années 1970), musiques, etc., puis la série s’appuie en particulier sur le flash-back pour produire un équivalent du témoignage oculaire en lieu et place d’un silence ou, pire, d’un on-dit. On sait que le témoignage oculaire (autopsia) est pour Hérodote préférable au récit de seconde main. L’« enquête », qui se dit historia en grec, a précisément pour but de se rapprocher toujours plus de ce témoignage oculaire. Confrontés à un document, à un autre témoignage, les personnages impliqués par une affaire se mettent à parler, ce qui entraîne, comme dans un film classique, l’apparition d’images qui restituent les faits qui se sont déroulés, tels qu’ils ont été vus par le personnage interrogé, ce qui permet, parfois, des jeux sur le point de vue visuel (la même scène vue ultérieurement d’un autre angle fait voir autre chose). Dans Beautiful Little Fool, l’enquête utilise même les confessions au magnétophone du meurtrier, que son petit-fils, mis en face de ses contradictions, finit par faire écouter en entier aux policiers. Dans The Hen House, on comprend comment, dans ce mélange de chaos et d’euphorie de l’après-guerre, des nazis peuvent se réfugier aux États-Unis, cherchant dans l’identité même de ceux qu’ils ont assassinés une porte de sortie, ce qui redouble leur barbarie : le nazi en question devient une figure paternelle pour un jeune juif que son père, marqué par la guerre, élève très mal, tout en cherchant à se faire aimer de la jeune journaliste, attirée par l’histoire d’un rescapé des camps. De même, la lutte des classes en 1929 ne va pas jusqu’au meurtre, ce qui permet d’inscrire, in fine, la descendante de la jeune provinciale dans l’arbre généalogique des aristocrates philadelphiens. C’est ainsi que les motivations psychologiques des personnages, qui expliquent le caractère inachevé de l’enquête initiale, deviennent, avec la distance, un matériau historique. La série fixe donc un point d’équilibre pour juger le passé, qui propose de partager les mentalités de l’époque, sans tomber dans la caricature. Les époques passées apparaissent dans leur complexité propre. Diffusé en prime-time (aux États-Unis comme en France), faisant œuvre d’histoire et de pédagogie, une série comme Cold Case parvient peut-être, mieux que des coproductions internationales et des reconstitutions de prestige, à proposer un programme culturel de service public…
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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