La position du tireur couché
Sur France 5, une nouvelle forme de talk-show en forme de filature audiovisuelle, diffusé un dimanche par mois, propose au téléspectateur de « traquer » le journaliste et son invité cependant qu’ils devisent aimablement dans les rues de Paris.
 © France 5 / Deadline Photo Press |
Dans l’émission diffusée le 10 décembre 2006, la journaliste Marine Jacquemin s’entretient avec l’actuel maire de Bordeaux, Alain Juppé, au cours d’une promenade à Montmartre qui les mène du Moulin Rouge au Sacré-Cœur, en passant par la rue Lepic et la place du Tertre. D’invisibles micros HF captent les mots qu’ils échangent, cependant que des cameramen cachés à différents endroits suivent leur progression le long des trottoirs encombrés – il fait un soleil radieux et les rues pullulent de badauds, de touristes et de commerçants affairés. Alain Juppé revient sur sa vie privée et sa vie publique : l’enfance, le mariage, l’entrée en politique, la vie de Premier ministre, la condamnation à la prison avec sursis, l’exil, et enfin le retour triomphal. Marine Jacquemin s’enthousiasme : « Vous êtes un homme courageux... », « Jacques Chirac a dit que vous étiez "le meilleur d’entre nous" »... Cependant que des inconnus saluent son invité ou ébauchent avec lui un brin de causette.
Le titre Conversation secrète fait référence à un film que Francis Coppola tourna en 1974, sous la double inspiration de la figure de l’« écouteur professionnel » Hal Lipset, qui devait décoder les bandes magnétiques du Watergate, et du film d’Antonioni Blow up, qui racontait comment un photographe de mode opérant dans un lieu public captait à l’aide de son appareil davantage d’informations qu’il n’en était venu chercher. Étrange figure tutélaire pour une émission de télévision que ce film centré sur la paranoïa – le héros, interprété par Gene Hackman, à force d’espionner épouses adultères et maris volages, a contracté l’obsession maladive d’être surveillé à son tour, jusqu’à ce qu’il découvre, conformément à la boutade selon laquelle « même les paranoïaques ont des ennemis », que c’est bien le cas et que son propre appartement est truffé de micros... Il est d’autant plus amusant, ensuite, d’entendre Alain Juppé affirmer à son interlocutrice qu’« il faut être un peu parano » pour réussir en politique...
Ce n’est pas le contenu qui fait l’originalité de cette nouvelle émission, car si elle se veut, en théorie, « propice à la confidence » par le biais de l’invisibilité de l’appareil d’enregistrement, en pratique, elle ne l’est guère. Les caméras placées sur les toits échappent certes à l’œil de l’interviewé, mais pas les caméras à hauteur d’homme, tenues par des cadreurs-espions cachés derrière des voitures en stationnement ou embusqués de l’autre côté des vitrines. En vieil habitué des paparazzi, Alain Juppé leur adresse parfois un bref coup d’œil, le bien-nommé « regard-caméra ». Marine Jacquemin, de surcroît, aime à changer souvent de sujet, ce qui est fatal à l’arrivée des confidences. C’est le babil ou le bavardage qui sont coutumiers des coq-à-l’âne, pas la conversation qui, elle, vise davantage à épuiser un sujet jusqu’à ce que les silences entre deux interventions se fassent trop longs.
L’originalité de l’émission réside bien plutôt dans son dispositif d’« espionnage ». Le film de Coppola s’ouvrait d’ailleurs sur un plan conforme à cet esprit, où un zoom en point de vue olympien allait chercher le héros dans la ville pour l’isoler. Ce dispositif, néanmoins, ne va pas sans poser de problèmes. D’abord d’ordre déontologique. Certains noms de marques accrochés par la caméra sont « floutés », comme on dit en jargon télévisuel, mais cette précaution accordée au monde de l’économie disparaît quand elle touche à celui du citoyen : la plupart des badauds qui arpentent les trottoirs dans le même sens que la journaliste et son invité sont aisément reconnaissables, d’autant que le filmage « à la paparazzi » se caractérise par l’emploi d’objectifs qui écrasent la perspective et mettent littéralement « tous les sujets sur le même plan ». Peut-être existe-t-il dans cette foule captée par accident des personnes qui n’auraient pas aimé faire savoir qu’elles se trouvaient ce jour-là rue Lepic, ou sur les marches du Sacré-Cœur ?
Ensuite, le dispositif pose des problèmes esthétiques. Loin d’essayer de gommer la gratuité de la mise en scène – après tout, les mêmes propos auraient pu être obtenus dans la quiétude des studios –, les cadreurs semblent avoir reçu pour mission de la souligner, qui en zoomant et dézoomant sans cesse comme un enfant découvrant son premier caméscope, qui en plaçant le nombre maximal d’obstacles optiques entre l’objectif et le sujet, qui en laissant deviner qu’il a pris une position digne d’un sniper (tel ce plan depuis le dessous d’une voiture, avec le pneu en amorce bord-cadre). Comme les objectifs à longue distance focale accentuent les tremblés et les mouvements de leurs opérateurs, la sensation ne demande qu’à se faire jour, chez le spectateur, d’être un détective privé ou, pire, un tireur, couché, prêt à appuyer sur la détente. La langue anglaise souligne d’ailleurs la parenté entre le filmage et le tir : on y emploie indifféremment le verbe to shoot pour les deux actions, en souvenir de la roue à rochet, cette pièce mécanique qui, au XIXe siècle, permit la double invention du revolver et de la caméra.
Laurent Jullier,
Paris III-Sorbonne Nouvelle
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