PJ + Avocats & associés
Cross-over
 
Une société sans cases ?
Vendredi 9 février, France 2 organisait un « cross-over » entre « PJ » et « Avocats & associés », deux séries socialement clivées mais qui partageaient ce soir-là une intrigue commune : expression de la mauvaise conscience du service public ? L’occasion d’une réflexion sur les logiques sociales et symboliques de la programmation à la télévision.
 
© France 2 / Gilles Schrempp
Dans « Une soirée, deux polars » du vendredi, France 2 propose aux téléspectateurs deux ou parfois trois polars le même soir. C’est généralement PJ, série sur la vie et les enquêtes d’un commissariat de quartier qui ouvre le bal après le journal télévisé ; Avocats & associés est, elle, programmée en deuxième partie, vers 21 h 45. L’une se veut « réaliste », fondée sur l’action de terrain, en lien avec les représentations de la délinquance qui prévalent aujourd’hui aux informations, tandis que l’autre, plus statique et feutrée, joue davantage sur les intrigues psychologiques et les jeux de connivence avec le spectateur. Ainsi, parmi d’autres exemples emblématiques, PJ propose d’épisode en épisode le portrait d’une policière sympathisante du Front national, Chloé Matthieu, pour travailler les tensions sociopolitiques contemporaines de façon assez simple et directe, là où Avocats & associés explore les amours complexes d’un jeune avocat, Laurent, qui est d’abord épris de sa collègue Gladys Dupré avant de former un couple homosexuel avec un autre avocat, histoires auxquelles il est souvent fait référence par la suite. La rencontre entre les deux séries phares relève donc de la gageure tant les univers et les types d’intrigue divergent.

 
Cette divergence est précisément l’expression de la logique qui prévaut à partir d’une interprétation des profils socioprofessionnels des spectateurs que fournit Médiamétrie : les « CSP + » (Catégories Socioprofessionnelles Supérieures) se couchent plus tard… Pour « coller » à ces statistiques, la logique de programmation accentue donc cette segmentation sociale en faisant en sorte que chaque série soit à l’image de son public majoritaire, tendanciellement « populaire » et peut-être conservateur à 20 h 50, « cadre sup » et un peu « bobo » une heure plus tard, sans s’interroger sur ce qui pourrait, au contraire, être commun aux différents groupes sociaux, qui ne se réduisent évidemment pas à ces deux polarités faussement concrètes et véritablement idéologiques, car il s’agit d’abord de clichés. L’interprétation audimatique des données sociales conduit à deux sous-genres de la série policière : le clivage de statistique devient générique. Dans une société marquée par une économie de la consommation, la grille des programmes a ainsi le mérite de la franchise idéologique, comme le disait Barthes de la publicité en 1964. Respectant ce principe désormais quasi intangible, c’est d’abord la PJ Saint-Martin qui sert de cadre au premier épisode, avant que l’intrigue ne se poursuive au sein du cabinet Zelder au palais de Justice.
 
Ce vendredi 9 février, le « cross-over » organisé entre les deux séries tente néanmoins un certain dépassement du clivage qui les sépare en faisant se rencontrer la police locale et les avocats des beaux quartiers, comme pour générer la rencontre entre les deux publics. L’intrigue se fonde sur un piège dans lequel tombent à la fois Gladys et Chloé : attirées toutes deux dans une baraque de chantier pour un faux rendez-vous, elles sont chloroformées et un meurtre est accompli avec l’arme de Chloé qu’on retrouve dans la main de Gladys. Toutes deux accusées, elles sont amenées à s’affronter, les deux groupes de personnages également, avant de coopérer pour résoudre l’énigme et arrêter le meurtrier. Celui-ci avoue à la fin avoir monté ce piège essentiellement par jeu, prenant en quelque sorte la figure du scénariste qui a fait se rencontrer ces deux univers si différents pour s’amuser. Gladys est la figure de l’avocate ambitieuse et parfois sans scrupule, tandis que Chloé cache mal son racisme : le scénario travaille explicitement le lien entre les deux séries en les faisant, à travers ce piège, se joindre par leurs côtés les plus obscurs, tandis que se développe une amourette plus légère, presque cocasse, entre le flamboyant maître Carvani et Agathe, la belle et intelligente policière, le côté cette fois lumineux de chacune de ces séries. À travers les dialogues, le jeu d’acteur, tout oppose Chloé et les avocats, en particulier le langage, le comportement, les modes de raisonnement. Tout l’intérêt des épisodes est donc de maintenir une certaine tension, malgré la fusion narrative et spatiotemporelle des deux séries. Ainsi, la leçon du « cross-over » est qu’à travers la réconciliation des policiers et des avocats, une certaine réconciliation sociale est possible, malgré la franche opposition des deux milieux. Gladys et Chloé, contre toute attente, ne partent-elles pas ensemble à la fin de l’histoire pour aller dormir chez Chloé, tandis que Gladys adresse un regard à Laurent, qui lui sourit d’un air entendu… ?
 
Mauvaise conscience du service public qui animerait la chaîne ou les producteurs ? Tandis que se mettait progressivement en place vers la fin des années 1960 ce clivage de la « seconde partie de soirée », il a toujours existé au sein de la télévision publique, et pas seulement à ses débuts, l’idée et parfois la réalité d’une « télévision pour tous », c’est-à-dire d’une télévision fondée sur un certain compromis social : intéresser en même temps, à la fois, l’ouvrier et le bourgeois. Le fait que l’intrigue, le jeu d’acteur ou la mise en scène accentuent ici le clivage pour mieux en jouer révèle, au contraire, une forme de naturalisation de ce clivage qui, à force de prendre forme semaine après semaine sur notre petit écran, paraît « aller de soi », devenant presque indiscutable. En pensant dépasser le temps d’une soirée ce clivage, France 2 ne parvient en réalité qu’à fabriquer une forme d’utopie qui le confirme, l’utopie d’une société sans cases…
 
 
Guillaume Soulez, sémiologue,
Université Paris III-Sorbonne Nouvelle




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