Collage et montage
Le cinéma a influencé de nombreux arts, dont la littérature : jeu de points de vue, flash-back, effets de montage. Mais on peut dire aussi, en sens inverse, que le collage, dont le montage hérite, est vieux comme le geste artistique lui-même, à la manière des « montages » de l’art égyptien. Que devient alors le montage dans un magazine documentaire d’Arte appelé Cut Up, diffusé depuis le 2 mai dernier, qui revendique la filiation avec les collages de texte de W. S. Burroughs ?
 D.R. |
L’écrivain américain William S. Burroughs a « inventé », avec Brion Gysin, au milieu des années 1950, le cut-up, qui consiste à découper un texte, des textes, par exemple des pages de journaux, en plusieurs morceaux avant de les assembler dans un ordre différent, produisant des effets de sens inattendus, comme dans le montage cut au cinéma qui souligne la coupe, tel qu’on peut le trouver par exemple chez Godard, Resnais ou dans le cinéma expérimental. Dans le cut-up textuel, Burroughs rejoue la tension entre le caractère sémantique (abstrait) et le caractère graphique (concret) de l’écriture, à la manière des cadavres exquis surréalistes. Burroughs a ensuite lui-même étendu son procédé au cinéma, en composant de petits films cut-up, à partir de bouts de films réassemblés, prenant à rebours la fonction traditionnelle (par exemple hollywoodienne) d’un montage fluide, « transparent » (qui ne se laisse pas voir).
 D.R. |
Dans le Cut Up d’Arte, les ciseaux et le jeu de bandes verticales découpées du générique ne doivent pas faire illusion : les douze court métrages proposés pour la première « variation » (émission) sur le thème de l’argent recourent à des formes documentaires plus ou moins classiques : captation sur le vif d’un spectacle autour de la mendicité à Rio, interviews de lycéens pauvres puis de lycéens fortunés en France, reportage sur une paysanne éthiopienne qui a recours au microcrédit ou petite enquête sur des Argentins aux prises avec leurs banques, dessin animé pédagogique et satirique sur le rôle de l’argent, etc. Seul un essai électronique, « CNBC » (du nom d’une chaîne d’information financière américaine), propose l’envahissement progressif de l’écran par les petites bandes déroulantes horizontales qui donnent habituellement les chiffres et informations en flux continu, faisant disparaître progressivement un présentateur en le recouvrant entièrement. Une figure assez réussie de l’inflation informationnelle. De même, le style, plein de fantaisie, de Jacky Berroyer reste un commentaire en off de liaison entre séquences. Ce que Cut Up ne reprend pas à W. S. Burroughs c’est donc la fonction créative ou révélatrice, poétique et sémantique, de la rupture nette (cut) introduite par l’aléatoire de la coupe. Si le caractère éclaté et varié, d’un point de vue tant stylistique que problématique, des petites formes documentaires mises bout à bout peut faire penser au collage, si le documentaire (et plus généralement le cinéma en vues réelles et les arts de l’enregistrement) intègre au moment de la captation (du tournage) une part d’aléa (comme on le voit dans les hésitations d’interviewés, les mouvements de caméra qui tentent de suivre une personne filmée, etc.), il reste que le montage lui-même, à l’intérieur des séquences et de séquence à séquence, n’a rien d’aléatoire. Cut Up contient de l’aléatoire, mais n’est pas monté aléatoirement.
 D.R. |
C’est pourquoi l’appellation de « revue documentaire » que se donne Cut Up paraît plus juste : la « revue » est bien, surtout dans sa version artistique (comme les revues dadaïstes et surréalistes par exemple), un assemblage de textes et d’images divers autour d’un thème. C’est une façon de rappeler la dimension sérielle de la programmation télévisuelle, sa périodicité, et c’est une manière de jouer avec le caractère de « variétés » documentaires d’un tel programme. Comme son origine l’indique, la revue a quelque chose du « passage en revue » de différents points de vue autour d’une question, et de la « variation sur le même thème », tout en respectant l’originalité de chaque contribution, à la différence du « magazine », davantage lié à la vulgarisation et à une vocation commerciale, voire publicitaire, qui vise une forme agréable, unifiée, qui atténue les différences pour proposer une unité éditoriale et visuelle marquée. Même si environ la moitié des contributions est une commande de l’émission elle-même, les courts métrages viennent, en effet, de tous les pays et ils ont tous une patte expressive, une longueur, une tournure et un ton différents qui les éloignent des films trop « formatés » par les « cases » documentaires habituelles (« sujets » du JT, 13 minutes, 26 minutes, 52 minutes...). C’est donc plutôt à cet endroit que réside le plaisir de Cut Up.
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
|
|

|
© SCÉRÉN - CNDP Créé en mai 2009
- Tous droits réservés. Limitation à l'usage
non commercial, privé ou scolaire.
|
|