Perdus dans l’espace
« Tous les jours à 8 h 50 et avant le journal de la nuit, sur France 2, Monique Atlan vous propose un face-à-face (d’une minute trente) avec un auteur. » Une minute trente, trop peu pour dire quoi que ce soit d’original, mais bien assez pour faire goûter aux prodiges de l’imagerie informatisée.
 Monique Atlan
© France 2 - Bernard Barbereau |
Cette minuscule émission pose des questions d’espace, et pas seulement parce qu’elle se faufile telle une « coupure publicitaire » dans les pauses interstitielles qui séparent les grandes émissions-blocs. En premier lieu, si l’on entend le terme d’ espace au sens figuré, il s’agira de l’espace de la conversation. Répondre en une minute trente à des questions générales sur le livre qu’on vient de passer des mois, sinon des années, à écrire, c’est n’avoir d’autre choix que celui des phrases toutes faites et des enthymèmes, ces « syllogismes fondés sur le probable ». À ce jeu, dont la plupart des médias encouragent la pratique par la structure même de leurs présentations tronçonnées (voir les fameuses « petites phrases » des hommes politiques au journal télévisé), certains auteurs coutumiers du plateau sont passés maîtres. Leurs mots arrivent sans la moindre hésitation, leur phrase est claire et courte, comme élaborée tout exprès pour la forme courte et le spectateur distrait – distrait mais acheteur potentiel du livre. Erik Orsenna ou Luc Ferry, par exemple, y excellent, réussissant le tour de force de donner l’impression qu’ils ont dit tout ce qu’ils avaient à dire dans le temps qui leur était imparti (un tour de force qui peut se retourner contre eux : si c’est tout ce qu’ils avaient à dire, eh bien c’est peu). D’autres auteurs, moins habitués aux prises de parole en public et à l’adaptation des interventions orales à un créneau temporel fixé à l’avance, énoncent des bribes qu’on devine hachées par le montage, ou donnent au contraire le sentiment de laisser échapper d’eux-mêmes des phrases qui n’entretiennent que des rapports lointains avec ce qu’ils avaient vraiment envie de dire avant qu’on leur pose la question, en général une question d’une banalité tellement désarmante qu’elle interdit tout envoi ou toute confession un tant soit peu personnels ; par exemple « qu’est-ce qui vous a donné l’envie d’écrire ce livre ? » ou « qu’avez-vous vraiment voulu dire ? » Mais après tout, ce côté « Guerre et paix en dix secondes » est la loi du format des « pauses ». Il n’y a dans cette compression du discours rien que de fort banal au sein du flux télévisuel. L’utilisation de l’espace du plateau est en revanche plus étonnante. En premier lieu, le choix d’étendre à tous les angles du lieu le principe du cyclorama. Cher aux photographes de la fin du XIXe siècle puis aux publicitaires du siècle suivant, ce procédé consiste à supprimer les arêtes de jointure des surfaces (les murs, le plancher et le plafond). Comme la couleur des surfaces en question est ici le blanc, Monique Atlan et son invité flottent dans un éther immaculé, exactement comme les prisonniers du film de science-fiction THX 1138 dans leur prison – on ne peut s’échapper de cette prison parce que justement elle n’offre pas de limites à franchir, et l’on y perd la raison à errer (« dans quel état j’erre » est d’ailleurs l’astuce du titre de l’émission qui nous occupe). On pourrait penser, a priori, que cet effacement de l’espace du plateau sert à se concentrer sur les visages qui se font face, et qu’un unique plan fixe d’une minute trente va nous donner le loisir, pour peu que l’écrivain n’affiche pas la poker face des joueurs professionnels, de compenser la brièveté de l’intervention par la lecture fructueuse de ses mimiques, et autres infimes plissements de bouche et de sourcils plus parlants et plus sincères qu’un long discours (même si le maquillage obligatoire uniformise les peaux des invités des talk shows, qui ont toutes la même couleur et la même matité après le passage des blaireaux poudrés). Mais sans doute le réalisateur a-t-il pensé (comme tous ses collègues à l’heure actuelle) qu’une telle fixité ennuierait le téléspectateur. Une minute trente, c’est déjà trop. A-t-on droit, alors, à un classique champ-contrechamp, qui reconstruirait par triangulation le cube que la prison blanche efface, sur le modèle des courts de tennis ? (joueur 1/joueur 2/arbitre, ce qui donnerait ici invité/présentatrice/téléspectateur témoin). Non plus, et c’est la deuxième originalité de l’émission dans le traitement de l’espace. À la place arrivent d’incessantes translations du champ et du contrechamp. Elles prennent la forme de volets où le plan A chasse le plan B (l’effet se commande en un clic de souris avec les logiciels actuels de montage virtuel), ceci sur un plan horizontal (parallèle à celui de l’écran de TV), alors que le champ-contrechamp classique, on l’a dit, nous invite à déplier cet écran pour en faire un parallélépipède. Ce trucage est non seulement fatal à l’impression de relief, mais aussi aux raccords-regards : l’invité et sa présentatrice apparaissent bien à l’écran, mais ils ne donnent pas l’impression de se voir. Ils ne regardent pas l’un vers l’autre, dispositif déshumanisant s’il en est. Et pour cause : ils ont été filmés comme pour un champ-contrechamp usuel, puis les deux plans ont été collés ensemble, la jointure disparaissant dans ce « paradis blanc » où toute partie de l’espace est forcément vue en continuité avec l’autre. Inversement – on voit que le réalisateur, en plus d’aimer l’informatique, a le goût de la contradiction – la page sur laquelle s’inscrit en exergue une phrase extraite du livre de l’invité et qui sert à lancer l’émission, s’inscrit sur l’écran, elle, en perspective cavalière, dessinant donc un espace à trois dimensions alors que celui de la page de livre n’en a traditionnellement que deux... Une minute trente et nous voici déjà, pour en rester à la science-fiction, « perdus dans l’espace ».
Laurent Jullier, Institut de recherche sur le cinéma et l’audiovisuel (Paris III)
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