David Nolande
 
Un médium peut en cacher un autre
Diffusée sur France 2 depuis le 6 décembre 2006, « David Nolande » est une série fantastique réalisée par Nicolas Cuche mettant en scène un personnage chargé de sauver des vies grâce à ses pouvoirs de divination. Cette figure du médium nous renvoie ici très directement à la figure même du téléspectateur dans un jeu de miroir auquel participe étrangement l’environnement médiatique de la série.
 
© France 2 / Laurent Denis
Depuis qu’il a tué une cartomancienne en perdant le contrôle de sa voiture, le publicitaire David Nolande n’est plus le même. Il fait des rêves prémonitoires dans lesquels une personne meurt dans un accident ou se suicide ; quelques jours plus tard, ces scènes ont effectivement lieu. Mais la famille de la cartomancienne lui a jeté un sort, l’obligeant à utiliser ce nouveau talent pour faire le bien autour de lui : « Il te faudra sauver beaucoup de vies pour une seule que tu as détruite. » S’il ne réussit pas à prévenir les tragédies qu’il voit se profiler quand il dort, l’un de ses proches périra. Dès le premier épisode, sa petite fille tombe ainsi gravement malade parce qu’il peine à dissuader une jeune femme de se jeter sous le métro. Adieu le brillant jeune loup : David s’est désormais métamorphosé en un médium que le sortilège oblige à endosser les habits de détective, de psychiatre et d’assistant social.

Ce canevas scénaristique rappelle celui de Dead Zone (David Cronenberg, 1983, d’après un roman de Stephen King), où le héros était doué du même pouvoir, lui aussi à la suite d’un accident de voiture. Le film donna lieu à partir de 2002 à la série du même nom (diffusée sur M6). Minority Report, le film de science-fiction que Steven Spielberg réalisa en 2002 d’après une nouvelle de Philip K. Dick, était également fondé sur ce principe : des médiums appelés pré-cogs (pour « cognition préalable ») y prévenaient les policiers qu’un crime allait être commis. Citons enfin la série Medium, en 2005 (en France, sur M6 aussi), dans laquelle une jeune femme aide la police à mener ses enquêtes grâce à sa triple capacité d’entrer en contact avec les personnes décédées, de lire les pensées et de prévoir l’avenir. C’est dire si l’idée de savoir à l’avance ce qui va se passer (futur) ou ce qui pourrait se passer (conditionnel) intéresse les scénaristes.
 
© France 2 / Laurent Denis
Les concepteurs de David Nolande, cependant, ne semblent pas tenir compte du fait qu’ils arrivent après toutes ces fictions, ni, surtout, que le téléspectateur a déjà eu vent du moteur narratif (le pitch, pour employer le vocabulaire des professionnels de la télé), avant même la première diffusion. Tout un paratexte (reportages, interviews, articles de magazines, remises de prix avant diffusion) l’a déjà renseigné bien avant le jour J du lancement à l’antenne. Dès lors, le spectateur démarre avec une bonne longueur d’avance sur le héros, qui n’est pas encore au courant de son don médiumnique, et sur ses proches, qui eux non plus n’ont pas la moindre idée de ce qui se trame chez ce brave garçon jadis si tranquille. L’incompréhension systématique de son épouse devient alors source de scènes répétitives. Elle n’a pas accepté le script, comme il est d’usage d’appeler en psychologie cognitive les séquences d’événements quotidiens qui s’enchaînent, alors que nous l’avons accepté depuis longtemps (nous sommes là pour ça).

De surcroît, le choix de sa profession (il est publicitaire) va accentuer la prévisibilité de l’histoire. Contrairement aux professionnels de l’enquête que sont les héros de Minority Report et de Medium, David doit chaque fois expliquer pourquoi il agit, et chaque fois convaincre autrui de coopérer non parce que la loi l’exige mais parce qu’un de ses proches est en danger. Quant à la trame narrative de ces deux premiers épisodes, si l’on ôte ces nombreuses scènes explicatives, elle est strictement construite selon la théorie des dominos, un terme qui qualifie, chez les scénaristes, des séquences d’événements reliées entre elles par une relation causale de type « si... alors ». Ce qui permet là aussi au spectateur d’aller voir au bout de la chaîne le dernier domino tomber alors même que le récit en est encore à faire choir les premiers...
En définitive, le véritable médium de l’histoire, c’est le spectateur.
 
© France 2 / Laurent Denis
Il existe d’habitude une échappatoire à ce genre de situations. Le réflexe usuel d’un destinataire placé devant une histoire prévisible, en effet, est de transposer son goût de la surprise de l’histoire vers le récit, c’est-à-dire des péripéties vers le style. Hélas, cette translation tourne rapidement court, à moins d’être opérée par un spectateur d’une inculture absolue en matière d’audiovisuel contemporain. Toutes les figures de style de la série proviennent directement du cinéma postmoderne, depuis la police de caractère du générique jusqu’aux incessants effets de cadrage et de montage, en passant par des plans qui sont de purs et simples plagiats comme, par exemple, la route de nuit filmée en travelling avant accéléré, l’une des « signatures visuelles » de David Lynch.

 
Une idée cependant paraît intéressante. Mais elle n’est qu’esquissée. Elle aurait pu pourtant constituer un défi mental enfin troublant pour son spectateur-médium gagnant à tous les coups. Elle a été exploitée non seulement par Minority Report mais par bien d’autres histoires (Œdipe, Romulus et Rémus, Macbeth, La Belle au bois dormant, Matrix...) : c’est ce que le sociologue américain Robert K. Merton baptisa self-fulfilling prophecy (une prophétie qui se réalise à cause d’elle-même). Une telle chose se produirait si David créait par son investigation même l’accident qu’il cherche au départ à prévenir... Séduisant paradoxe, mais la série rejette cette idée aussitôt après l’avoir évoquée.
Ironiquement, ce mercredi 6 décembre, la diffusion de David Nolande fut précédée par le tirage du Loto – une émission où, vraiment, peu nombreux étaient les téléspectateurs en mesure de deviner ce qui allait arriver.
 
 
Laurent Jullier,
Université Paris III-Sorbonne Nouvelle


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