Quand le genre est trompeur…
« Dr House » et « Grey’s Anatomy », deux des trois séries les plus regardées actuellement aux États-Unis, appartiennent au genre « médical ». Depuis le 28 février, TF1 diffuse chaque mercredi soir deux épisodes de la première d’entre elles. Quelle peut être la pertinence d’une telle catégorisation pour ces deux séries que tout sépare ? L’occasion d’une réflexion sur la notion de genre télévisuel.
Dr House, créé par David Shore pour la Fox en 2004, raconte la vie quotidienne du médecin éponyme, qu’interprète le comédien britannique Hugh Laurie. Bougon, sarcastique, misanthrope, ce spécialiste qui rechigne à rencontrer trop souvent ses patients exerce, dans un hôpital flambant neuf, la fonction de « chef du département diagnostic ». Il n’aime rien moins que développer de longs raisonnements au sujet de patients atteints de symptômes indéchiffrables, couvrant le dashboard de graffiti sous les yeux médusés de ses collaborateurs. Comme Robert Taylor dans Traquenard de Nicholas Ray, il boite et marche avec l’aide d’une canne ; comme Dana Andrews dans Laura d’Otto Preminger, il exaspère ses interlocuteurs en jouant à des jeux d’enfants tandis qu’il réfléchit à haute voix. Comme Sherlock Holmes, enfin, il ne semble vivre que pour remonter des pistes, et fait volontiers usage de drogues.
Au coude à coude avec Dr House dans la course à l’audimat américain, Grey’s Anatomy, créée pour ABC par Shonda Rhimes un an plus tard, appartient elle aussi au genre médical. On y suit l’apprentissage de cinq internes en chirurgie dans un hôpital (là encore, flambant neuf), en parallèle avec leurs démêlés sentimentaux. Mais la communauté de genre suggère à tort une ressemblance. En réalité, tout sauf le thème sépare ces deux séries. Or le genre « séries médicales » est justement défini par son thème...
Tout récit a besoin, pour progresser, d’un moteur narratif. En général il s’agit d’un déséquilibre originel : le héros constate, chez lui ou dans son environnement immédiat, un manque de quelque chose pour lequel il part en quête. Ainsi Gregory House tente-t-il d’identifier les causes du mal dont souffrent des malades affichant de mystérieux symptômes. Sa quête est sémiologique : en effet, avant d’avoir été conçue par Ferdinand de Saussure comme la « science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale », la sémiologie – sous le nom de séméiologie ou de symptomatologie – a d’abord été cette « partie de la médecine qui étudie les symptômes et les signes cliniques traduisant la lésion d’un organe ou le trouble d’une fonction ». Mais si le personnage de House ressemble à Sherlock Holmes, cet autre grand sémiologue, le récit de ses enquêtes évoque Raymond Chandler plus que Conan Doyle : comme dans une enquête de Philip Marlowe, au bout de cinq minutes on ne comprend plus rien. Noyé de jargon médical, incapable de voir si le héros fait fausse route ou non, contrairement à ce qui se passe avec un Columbo par exemple, le spectateur sent bien que l’intérêt n’est pas dans l’objet de la quête mais dans la quête elle-même.
Le moteur narratif de Grey’s Anatomy, en revanche, réside dans la progression des relations humaines vers l’équilibre : soit une douzaine de personnes de caractères fort différents plongées en milieu clos 24 heures sur 24 ou presque, comment leurs relations professionnelles et affectives vont-elles pouvoir s’imbriquer pour arriver à construire la communauté ? La médecine n’est que le décor de ces laborieuses intrications de « comment dois-je vivre ? », mais pas le moteur. Même les problèmes déontologiques qui préoccupent les personnages sont pour la plupart transposables à d’autres professions ; quant à la séméiologie, elle n’y joue qu’un rôle fort annexe.
Différentes stratégies narratives sont possibles pour intéresser le spectateur à la quête du héros, dans le sens financier du verbe « intéresser ». Dr House récompense son spectateur en l’absorbant, en l’impliquant dans l’engrenage du suspense, avec l’aide d’une musique dramatique qui ne cesse de souligner combien cela pourrait mal finir en ce qui concerne le patient. Tout est fait pour impliquer le spectateur, pour le mettre « à l’intérieur ». Il y a d’ailleurs des plans à l’intérieur des corps en caméra endoscopique, invention médicale utilisée aussi dans Les Experts, et de très nombreux zooms et travellings avant.
Grey’s Anatomy ambitionne ici encore de distribuer des dividendes mais totalement différents. En effet, bien qu’il s’y déploie parfois du suspense impliquant la mort possible d’un patient, la série fonctionne d’abord sur le modèle des leçons de vie du cinéma hollywoodien, qui tiraient des situations qu’elles mettaient en scène des modèles de conduite applicables dans la vie de tous les jours. Aux stratégies vers l’avant de Dr House correspondent ici des stratégies vers l’arrière : plans de la ville « à vol d’oiseau », chansons pop dont les paroles commentent les situations, et voix off distanciatrice qui énonce la leçon du jour sous forme de « morale de l’histoire ».
On voit ainsi ce que l’étiquette générique peut parfois avoir de trompeur.
Laurent Jullier, Paris III-Sorbonne Nouvelle
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