Les vicissitudes du naturalisme audiovisuel
« L’Embrasement », de Philippe Triboit, diffusé sur Arte le 12 janvier 2007, propose un portrait de l’affaire de Clichy-sous-Bois à l’origine des troubles de novembre 2005. Outre la question de la fidélité aux faits, le téléfilm pose le problème esthétique classique de l’adéquation du style au propos général de l’œuvre.
 © Monika Jezioroswka/Cinétévé |
Le 27 octobre 2005, Zyed Benna et Bouna Traoré trouvaient la mort dans l’enceinte d’un transformateur électrique EDF à Clichy-sous-Bois. Muhittin Altun qui les accompagnait réussit à s’en tirer avec de graves brûlures. Dès le 4 novembre, les émeutes commençaient à se propager, et donnaient lieu à l’établissement d’un état d’urgence deux mois durant. L’Embrasement est une libre adaptation de L’Affaire Clichy, Morts pour rien, le livre des avocats de la partie civile.
Comment la fictionnalisation a-t-elle été opérée ? Pour ce qui est de l’enchaînement des événements qui ont mené à la catastrophe, le scénario préfère les causes proximales aux causes distales, et ne recule pas dans le temps plus loin que la fameuse course-poursuite qui a mené au transformateur EDF. Comme le résume un personnage de façon amusante mais conforme à ce qui passe dans le téléfilm, « les jeunes ont couru parce que la police les poursuivait, et la police a poursuivi les jeunes parce qu’ils couraient » – paradoxe de l’œuf et de la poule qui ne nous dira rien sur le mécanisme profond du délitement social à certains endroits de la France. Certes, comme dit le scénariste Marc Herpoux dans le dossier de presse, l’avantage du téléfilm sur le JT du soir est « d’apporter de l’émotion », mais en matière de compréhension du monde, l’émotion est d’un secours limité. Lorsque le téléfilm se termine, on sait que la vie est « merdique et injuste » dans certains quartiers, aussi bien pour le policier de base que pour le chômeur de base, et qu’ils rêvent tous de « partir dans le Sud » ou d’« en finir avec tout ça », ce dont on se doutait volontiers.
 © Monika Jezioroswka/Cinétévé |
Fictionnaliser, surtout quand le propos général se veut sobre et naturaliste, pose aussi la question des types. Sachant que le spectateur risque toujours de généraliser en prenant, comme disent les linguistes, le token pour le type, c’est-à-dire de penser que tous les représentants d’une catégorie ressemblent à celui qu’ils voient sur l’écran, le scénariste ne peut guère prendre de risques : ainsi Ahmed a-t-il le vocabulaire, l’accent et le look du « jeune de banlieue » tel que les médias le présentent. Il figure son type, et d’ailleurs le type est partout – parmi les keufs, « y’a une rousse qui lui casse les couilles ». Le jeune à capuchon, le keuf, la rousse...
Pour sortir de cet enfermement typiquement postmoderne où les images sont si puissantes qu’elles amènent les acteurs sociaux à se conformer à elles sous peine de n’avoir pas l’impression d’« exister », il restait l’arme du style. Mais le metteur en scène a choisi le style à la mode, qui consiste à multiplier les effets audiovisuels. Flash-backs en noir et blanc, mouvements à la steadicam, caméra-épaule, et une musique qui dramatise caricaturalement la plupart des scènes en démarquant l’instrumentarium utilisé par Hans Zimmer pour Gladiator (nappes de synthétiseur et percussions « tribales »).
 © Monika Jezioroswka/Cinétévé |
Il fut un temps, dans les médias audiovisuels, où pour approcher la réalité du monde on cherchait la transparence. Les effets de style, dans cette visée naturaliste, étaient tolérés à condition qu’ils ambitionnent de faire ressentir quelque chose de vrai, que ni les acteurs ni le scénario n’arrivaient pleinement à exprimer. Lorsque l’opérateur de Quand passent les cigognes suivait en un seul plan l’acteur descendant plusieurs étages dans la cage étroite d’un escalier d’immeuble, c’était un exploit technique, mais il était justifié par la tentative de rendre l’ivresse de l’amour par un mouvement de caméra vertigineux : le personnage venait de raccompagner sa fiancée chez elle. Quand l’opérateur de L’Embrasement fait la même chose, c’est surtout parce qu’il dispose d’une steadicam, machine idéale dans les escaliers. Peut-être est-ce cela, désormais, qu’il convient d’appeler transparence, mais si c’est le cas, une telle lecture demande un télespectateur archicoutumier des effets sophistiqués.
L’exemple le plus net du torpillage par le style des velléités naturalistes du propos d’origine est sans doute l’ouverture. Les deux premiers plans de L’Embrasement sont en effet des zooms avant en longue distance focale, gestes optiques typiques du paparazzi qui reste à distance en essayant de prendre ses images. Certes, le tournage ne s’est pas passé de la sorte, et les auteurs ont manifestement été fort bien intégrés à la communauté qu’ils ont filmée sur place, à Clichy-sous-Bois. Mais le spectateur ne dispose pas du dossier de presse.
Laurent Jullier
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
|
|

|
© SCÉRÉN-CNDP Créé en janvier 2007
- Tous droits réservés. Limitation à l'usage
non commercial, privé ou scolaire.
|
|