Réciprocité des échanges et kleptocraties médiatiques
Deux reporters, Aurélie Sfez et Julien Cernobori, partent à la rencontre des habitants de petits villages. « C’est leur émission radio Village people qui a donné envie à France 5 de leur laisser un espace sur le petit écran... Leur regard tendre, moderne, parfois amusé et leur qualité d’écoute ont fait le succès de ces cartes postales sonores, véritable fresque de la France profonde », nous dit le site officiel. Leur émission, En campagne, permet d’aborder une notion classique de l’anthropologie : l’échange.
 © Nathalie Guyon / France 5 |
Comme l’explique Jared Diamond dans un son livre De l’inégalité parmi les sociétés (2000), la transformation du style de vie des groupes humains, de la tribu de chasseurs-cueilleurs aux grandes sociétés-nations, s’est accompagnée d’une modification des modèles d’échanges entre individus. Une forte différence sépare en effet la morale contractuelle égalitaire des échanges au sein de tribus sans chef, de la morale contractuelle qui régit les grandes sociétés hiérarchisées où circule l’argent. Ces dernières sont des kleptocraties, qui « opérent un transfert net de richesses du peuple au profit des classes supérieures » (p. 283). Elles opèrent ce transfert, soit par la force, soit par la persuasion, laquelle prend la forme de religions ou d’idéologies particulières, qui « justifient l’autorité centrale et les transferts de richesse » (p. 285). Or l’émission qui nous occupe ici montre bien les deux modèles en concurrence : – D’un côté le modèle archaïque de « la réciprocité des échanges : A fait un don à B tout en comptant que B, le moment venu, fera à A un don d’une valeur comparable » (p. 282). – De l’autre un modèle contractuel plus sophistiqué, mixant deux idéologies, celle des « lois de l’hospitalité » et celle du « droit de savoir » des sociétés postcapitalistes de l’information-communication. Aurélie et Julien ne prennent pas rendez-vous, ils débarquent. « Je peux entrer ? – Euh... oui. » Il y a d’emblée une inégalité dans l’échange. Les « petites gens » filmées donnent leur corps, leurs gestes, la disposition de leur intérieur, confidences et chaleur humaine. Mais ce matériau n’est pas reçu comme tel ; il est transformé par les filmeurs. Le don de soi qui a été consenti se mue en « plans », images et sons à traiter, monter, musicaliser, et surtout à raccourcir. En une minute, on passe facilement pour un idiot, un individu borné qui a du monde une vision caricaturale ou qui a raté sa vie faute d’avoir trouvé l’âme sœur. Par la grâce du montage, on devient vite ridicule : qu’a pensé le chanteur contestataire de passage à Trémargat dans les Côtes-d’Armor (émission du samedi 28 février), si d’aventure il a regardé l’émission, en s’apercevant que les réalisateurs avaient remplacé sa voix par le son d’un vieux disque ?
 © Nathalie Guyon / France 5 |
Informés, semble-t-il, par le paradigme du tourisme moderne qui invite à tout (sa)voir d’un endroit (sinon d’un pays entier) en quelques heures, nos reporters visitent. Pour obtenir du « matériau », donc, ils n’y vont pas par quatre chemins : « À quoi vous pensez quand vous êtes ici tout seul ? Qu’est-ce qui vous a rendu solitaire ? Vous y pensez encore, aux femmes ? » On attend un « mais ça ne vous regarde pas ! » en réponse à cette délicatesse de rouleau-compresseur... Mais, intimidés ou simplement désireux de se conformer aux lois de l’hospitalité (faire entrer dans sa maison, dans sa tête, dans son cœur), les gens y vont de leurs confidences maladroites et remplies de clichés – comment faire autrement quand on a quelques minutes pour se raconter à un inconnu ? De surcroît l’émission contient les tricheries habituelles des reportages TV, c’est-à-dire la non-inclusion des cameramen dans le dispositif visible. Dès le générique, le jeune duo de journalistes est montré comme un couple de touristes qui arrive en voiture. Mais il y a deux cameramen avec eux, qu’on déduit du dispositif. « Bonjour, je peux entrer ? » Or ce n’est pas « je » qu’il faudrait dire, mais « nous », puisque la caméra suit derrière. Du moins ne suit-elle pas tout de suite : les cameramen épient d’abord de loin, en longue distance focale, puis à l’issue d’une négociation qui demeurera hors champ, s’approchent de leur objet (une version légère de la stratégie du vautour !).
 © Nathalie Guyon / France 5 |
De temps à autre, miracle, un interviewé parvient à faire jeu égal avec le reporter. Par exemple cette vieille dame qui corrige la journaliste dont elle vient de recevoir l’au-revoir. « C’est plutôt adieu, non, car on ne se reverra jamais ? » La dame souligne sans insister l’inégalité de la situation. Elle a donné de sa personne, l’autre en face a pris, ne proposant en retour que le fameux et dérisoire pack des « quinze minutes de célébrité offertes à tout un chacun » cher à Warhol. Les « people » acceptent cet échange car ils ont quelque chose à vendre – disque, livre, ou frasques de leur vie privée. Mais les habitants de Tremargat ? Le contre-don du journaliste est-il leur bonheur de savoir que quelqu’un s’est intéressé à eux ? Non, les journalistes ont fait leur travail, ils ne se sont pas intéressés à eux – c’est le « concept » de leur émission que d’aller dans la « France profonde ». Marcel Mauss, précurseur de Jared Diamond sur le terrain de l’analyse de la notion d’échange, est bien loin soudain, qui écrivait en 1924 dans son Essai sur le don : « Le don non rendu rend inférieur celui qui l’a accepté, surtout quand il est reçu sans esprit de retour. » Il concluait même sur un vieux proverbe maori d’avant les kleptocraties médiatiques : « Donne autant que tu prends, tout sera très bien ».
Laurent Jullier, Institut de recherche sur le cinéma et l’audiovisuel (Paris III)
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