Le direct et son lieu
La télé revient-elle au direct ? Quand une pièce de théâtre est retransmise en direct sur France 2 (Faisons un rêve, de Guitry), une nouvelle émission, depuis quelques mois sur France 4, intitulée En direct de… d’après le titre d’une célèbre émission de la RTF, se propose d’emmener le téléspectateur sur le lieu des différents événements musicaux du moment. Comment expliquer le succès de la première et l’impression d’un « direct pour rien » que produit la seconde ? Quel lien entre le lieu et la dramaturgie du direct ?
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De 1952 à 1967, En direct de… proposait de transporter les caméras au fond d’une mine, dans les airs, dans un train entre Paris et Lille, à l’Élysée, au milieu d’une opération de chirurgie, au fond de l’eau avec Cousteau… Georges de Caunes et/ou Pierre Tchernia faisaient partager au spectateur à chaud, en direct, une émotion intense, liée à la force et à la continuité de la séquence, au choix des lieux et aux inévitables imprévus. Cette émotion se mariait avec la démonstration de la puissance technique de la télévision et du dévouement de ses équipes, prêtes à tout pour lui faire vivre ce moment. En ce sens, la télévision faisait l’événement. Témoigner de la culture vivante fait partie de la ligne éditoriale de France 4, et l’on peut comprendre que la chaîne considère que le direct est bien un moyen de faire vivre aux téléspectateurs une expérience musicale live. De fait, l’émission multiplie les signes du direct.
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Comme au temps des pionniers, Ray Cokes, sympathique présentateur anglais (ancien chroniqueur de l’émission de Christine Bravo sur l’Europe, Union libre), transporte sa caravane et son équipe sur les lieux des festivals, caravane qui s’ouvre et se transforme en plateau de télévision, au côté de laquelle on a aménagé une petite scène. Derrière des barrières, le public est maintes fois sollicité pour manifester sa présence. Installé à Rennes pour les Transmusicales le 8 décembre 2007, on retrouve, outre le banc-titre « en direct de », et un panneau qui reprend le titre de l’émission, tous les traits habituels – toutes les preuves, même – du direct : le duplex, les problèmes techniques (retour son trop faible pour une guitare, interversion de bandes musicales pour un jeu), ou la participation intempestive d’un membre du public qui s’adresse à la partenaire de Ray Cokes, Tania Bruna Rosso. On y voit aussi ces spectateurs qui téléphonent avec leur portable à leurs amis pour leur dire qu’ils passent en ce moment à la télé, ou qui prennent des photos (toujours avec leur portable), nouvel indice contemporain qui s’ajoute aux anciennes grimaces, aux coucous à la caméra et aux regards latéraux vers les moniteurs au sol (qui renvoient au public sa propre image lorsqu’elle passe à l’antenne). Parallèlement, Ray Cokes ne cesse de s’adresser au téléspectateur derrière son écran, au singulier, le tutoyant, et l’invitant à envoyer des messages ou à voter entre deux propositions de programme (un choix entre deux archives de chanteurs passés aux Transmusicales). Le caractère « direct » est aussi utilisé pour faire des surprises à l’invité (lui montrer une archive pour le déstabiliser un peu, comme dans Les Enfants de la télé) et, bien sûr, pour proposer de petits numéros de musique en direct, qui sont un peu le clou de l’émission.
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Pourtant, sauf dans ces rares moments où l’on voit un chanteur ou un petit groupe sur la scène (il faut attendre, cette fois-là, trois quarts d’heure d’émission, sur trois heures, pour entendre la première note en direct), on peut se demander pourquoi, avec tous ces signes, cette multiplication des sollicitations à la participation, l’émission ne parvient pas à nous faire vibrer, à nous donner ce sentiment dramaturgique du direct qui fait encore aujourd’hui le plaisir de l’ancien En direct de... C’est que le direct seul n’est rien… À peine autre chose qu’un écran de surveillance. Il n’y a de direct captivant que si quelque chose est en train de se produire (un événement historique, une prouesse physique, technique…), ce n’est pas le direct lui-même qui fait l’événement. Dans le En direct de..., c’est le « de » qui compte. C’est pourquoi direct et cérémonies se marient si facilement depuis le couronnement de la reine Elisabeth en 1953. De même, si le théâtre – ou le sport – en direct fonctionne, c’est qu’il y a bien un enjeu, constitué par le drame lui-même, dont la retransmission amplifie la force, redouble la présence, développe la forme, sans produire elle-même la trame dramaturgique. C’est bien la dramaturgie qui articule la technique et le lieu. En direct des Transmusicales ne propose pas de concerts en direct du festival mais une simple émission de plateau à proximité d’un lieu de l’événement qui demeure obscur (où est-il exactement, que se passe-t-il d’extraordinaire dans ce festival ?) : on a surtout le sentiment d’être « à côté » de ce qui se passe, de la même manière que les envoyés spéciaux en duplex de la première guerre du Golfe paraissaient « à côté » de la guerre, moins informés que leurs confrères à Paris. On se demande si l’émission aurait été très différente tournée ailleurs, un autre jour. L’atmosphère des Transmusicales ne peut ainsi être présente qu’en différé (micro-trottoirs sur l’ambiance du festival, sujet tourné la veille montrant la chanteuse Anaïs déambulant d’un spectacle à l’autre), sans parler de l’inflation des archives qui, parfois électriques, rendent le plateau bien sage par comparaison. À défaut, on voit alors le fantôme de de Caunes (le fils, Antoine) revenir comme si le salut du direct passait par cette télévision au second degré, facétieuse, qu’il avait inventée sur le plateau de Nulle part ailleurs. Ray Cokes tente plusieurs fois de faire le pitre, ou veut laisser le chanteur Philippe Katerine en pâture à ses fans du public. Mais, garantie ultime finalement du direct (pas de direct sans public), le public répond assez peu, il n’est pas là en foule : loin de constituer l’avant-garde des téléspectateurs enthousiastes, ce public représenté signifie la quasi-absence de l’événement. Cette sollicitation dans le vide montre ainsi l’effet de bascule, le renversement de la retransmission : d’un En direct de... à l’autre, on est passé d’une démultiplication de la puissance du lieu par la magie de la télévision à la retransmission d’une sorte de micro événement local.
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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