L’Exploration inversée Le Tour de France de deux Papous
 
Comment changer de point de vue ?
Comment restituer le regard de l’étranger sur notre propre monde ? Un film de Marc Dozier, diffusé le 7 janvier dernier sur Canal+, se proposait de suivre l’« exploration inversée » de la France par deux habitants de Papouasie-Nouvelle Guinée. Où l’on voit qu’il est bien difficile de trouver des moyens audiovisuels pour « changer de point de vue ».
 
Dans le célèbre essai Des cannibales (I, 31), Montaigne rapporte l’étonnement de deux Amérindiens arrivés en France qui se demandent pourquoi des hommes grands, mûrs et armés (les gardes suisses) obéissent à un enfant (le roi Charles IX qui a douze ans environ) et pourquoi, devant l’aisance de ceux qui sont bien nourris et pourvus de biens à profusion, les mendiants décharnés de faim qui se trouvent à leur porte supportent cette injustice au lieu de leur sauter à la gorge. C’est le résultat inattendu d’une visite de Rouen que l’on a organisée pour eux, afin de leur faire voir « notre façon de vivre, notre pompe, la forme d’une belle ville ». Alors qu’on cherche, en somme, à leur en mettre plein les yeux, le regard que portent les Amérindiens sur notre monde est loin d’être flatteur… C’est l’étranger qui par son regard neuf désigne ce qu’il y a d’« étrange » dans notre propre organisation sociale ou culturelle, ce que nous tolérons plus ou moins par habitude, parce que cela a toujours été ainsi…
© Canal+ / Marc Dozier
Quatre siècles plus tard, les choses ont peu changé : deux Papous, Polobi Palia et Mudeya Kepanga, qui vivent en Papouasie-Nouvelle Guinée d’une façon traditionnelle, ont demandé à leur ami Marc Dozier, explorateur et photographe, de venir en France. La difficulté est de restituer leur manière de regarder notre monde avec leurs propres yeux. Comment filmer ces deux Papous au milieu des rayons d’un hypermarché, à la découverte du quartier de La Défense, d’une station de ski, d’un repas dans un château en Dordogne… sans les filmer comme deux extraterrestres dans un monde qui nous est familier ? Si nous pouvons rire de nos travers, ou du décalage entre les mentalités, il serait en effet insupportable que ce genre de dispositif documentaire fabrique une sorte de rire supérieur. On est toujours au bord de ce risque : sur le site internet de Canal+, un teaser nous présente une séquence où, dans les locaux de la chaîne, Mudeya Kepanga joue d’un appeau censé attirer les femmes. Présentée ainsi, sans explication, cette attitude peut paraître ridicule, relever d’une pensée magique primaire, alors qu’à aucun moment bien sûr Mudeya Kepanga ne s’imagine pouvoir attirer ainsi simplement des femmes. Il témoigne peut-être plus sûrement d’un état d’esprit, d’un désir de séduction, etc.

© Canal+ / Marc Dozier
Pour éviter cet écueil, le documentaire recourt à trois techniques, mais aucune ne peut sans doute véritablement remplacer le fait que les deux Papous prennent à leur tour la caméra. La première est la présence de l’ami photographe, qui, comme on le voit au début du film, s’est trouvé dans la situation inverse en Papouasie-Nouvelle Guinée (il apprend maladroitement à tirer à l’arc, il danse les danses traditionnelles, prépare le cochon, etc.). Plutôt discret, il s’efforce de faire le liant entre les deux voyageurs et la « tribu des Français » qu’ils rencontrent : on le voit dans un coin du cadre, on l’entend, il conduit la voiture qui les transporte d’un endroit à un autre, etc. Il est visiblement le référent des deux Papous qui se tournent vers lui, qui parlent de lui, etc. Ainsi, sur le parvis de l’arche de la Défense, Polobi Palia et Mudeya Kepanga remarquent que les Blancs marchent vite en regardant leurs pieds et, prenant Marc Dozier à témoin, s’amusent à les imiter.

La deuxième technique est précisément le jeu mimétique : comme la caméra a tenté de reproduire leur regard en contre-plongée pour faire mesurer le caractère surprenant pour eux des gratte-ciel, en suivant leurs pieds, en marchant avec eux, elle se tourne vers le sol et adopte ce pas si étrange pour les deux Papous. De même, Polobi Palia et Mudeya Kepanga proposent, après un repas de fête, d’échanger leurs parures traditionnelles avec les costumes de leurs hôtes pour les remercier, afin de poser pour des photos… et pour la caméra.
© Canal+ / Marc Dozier
À ce mélange de médiation (l’ami photographe) et de mimétisme, les dialogues entre Polobi Palia et Mudeya Kepanga entre eux ajoutent un effet de légende des images intéressant. Dans le château en Dordogne, pour préparer ce repas de fête, on montre aux deux invités comment mettre le couvert, le choix des assiettes, des verres, leur emplacement (à l’anglaise, à la française), etc. Après cette longue mise en place, les deux Papous commentent cette étrange coutume des Blancs : « Pour manger, il leur faut autant d’outils que pour réparer une voiture. » Toute la complication, tout l’apparat du couvert prend d’un coup un caractère vain, inutile… À table, juste après, l’un des deux voyageurs demande si le nombre de bougies, cinq de chaque côté de la table, a un sens, à quoi une jeune femme répond que c’est une tradition mais qui n’a pas de valeur symbolique. On est là au plus près de la « vision » des deux Papous, en particulier dans leur tentative de déchiffrer notre monde, et dans les effets en retour que cela implique quant au lien entre notre appréhension visuelle des choses et notre système symbolique.

Ainsi, c’est peut-être la parole qu’échangent entre eux sur notre monde Polobi Palia et Mudeya Kepanga qui est la plus authentique. C’est ainsi que le documentaire n’est jamais aussi juste que lorsque l’on voit, de temps en temps au long du film, Mudeya Kepanga, des photos en main, assis dans sa case, raconter nos étranges coutumes à des proches qui l’écoutent, intrigués et parfois incrédules. Même si le montage échappe aux deux voyageurs, l’amorce de ce récit qui fait parfois office de voix off, nous donne une petite idée de ce qu’aurait pu être le film réalisé par Polobi Palia et Mudeya Kepanga eux-mêmes.
 
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle


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