Le corps des figurants
Diffusé sur Arte le 22 novembre 2006, ce documentaire-fiction réalisé par Gérard Mordillat retrace et tente de faire apparaître le sens historique du siège de la citadelle de Bitche en 1870 par l’armée prussienne. Par-delà le contenu du film, l’inventivité narrative du travail de Mordillat est l’occasion d’une véritable interrogation sur la question même de la représentation en histoire et ce que reconstituer veut dire.
 © Les Films de la croisade |
Pendant la guerre franco-allemande de 1870, une citadelle résiste, celle de Bitche, en Lorraine, où est réfugiée une partie des soldats français défaits par les armées de Prusse et de Bavière. Napoléon III capitule une première fois, mais le gouvernement républicain qui lui succède, emmené par Gambetta, veut continuer la guerre. Et c’est seulement à la fin de la guerre, sur ordre du gouvernement républicain, que le commandant acceptera d’abandonner cette citadelle. 1870 est une année décisive puisque la République renaît en France tandis que Bismarck parvient à travers la guerre à réunir les États allemands autour de la Prusse. Cette résistance patriotique, cette opiniâtreté de l’antagonisme entre l’assiégeant et l’assiégé, ou entre la France et l’Allemagne, les historiens et les philosophes de la guerre, F. Gros en particulier, la voient comme l’affirmation de la guerre moderne conçue comme un conflit entre deux peuples mobilisés, et non plus seulement entre deux États. Comment raconter cette préfiguration des guerres du XXe siècle à Bitche ? Mordillat choisit un soldat de 1870, Mondel, qui nous raconte face à la caméra une guerre qu’il cherche à comprendre, tandis que son double mène l’enquête aujourd’hui en interrogeant historiens et spécialistes sur les lieux mêmes. À partir de cet axe, le réalisateur nous propose une sorte de Caméra explore le temps contemporaine en usant de tous les ressorts possibles de la reconstitution et parvient à donner sens à ce qui apparaît tout d’abord comme un étrange patchwork de temps et d’images hétérogènes : on saute d’un faux film d’archives rayé en noir et blanc à un reportage télé en couleur mais qui se passe en 1870, puis à un entretien avec un expert contemporain sur fond noir...
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Lorsqu’il réalisa La Nuit de Varennes en 1960, Stellio Lorenzi imagina en effet, avec Decaux et Castelot, une sorte de « reportage à Varennes » en juin 1791. On retrouve la même idée qui est de figurer par des moyens audiovisuels la naissance, ou la renaissance, en 1870, de l’esprit républicain et patriotique en impliquant le spectateur. Contre une histoire écrite du côté des rois et reines, qui aurait été contradictoire avec le sens même de l’épisode de Varennes puisque la fuite du roi, arrêté à Varennes, contribua à l’éloignement des Français vis-à-vis de la monarchie – la république fut proclamée un an après, Lorenzi avait choisi le point de vue du peuple, c’est-à-dire des Varennais eux-mêmes pour montrer comment, en somme, ils étaient devenus républicains. On les voit au début dans une taverne se moquer de mercenaires allemands ivres et expliquer qu’il ne leur viendrait pas à l’idée de s’enrôler pour une puissance étrangère : Varennes annonce Valmy et Bitche. Mordillat ne fait pas, ici, le choix d’un point de vue collectif mais, autre époque, d’un point de vue singulier, celui d’un simple soldat, dans la continuité de mouvement actuel de la réécriture de 14-18 (en particulier la réhabilitation des déserteurs) à travers l’étude et la publication des lettres et témoignages de soldats victimes d’une boucherie qui les dépasse. Mais il radicalise l’idée, puisque non seulement les caméras sont présentes à une époque où le cinéma n’a pas encore été inventé, mais le personnage lui-même s’adresse à nous, explicitement, comme un reporter de guerre. Il y a donc une continuité formelle et logique avec notre époque lorsque le Mondel de 2006 enquête auprès des historiens, en organisant une sorte d’entretien télévisé dans les lieux mêmes de cette histoire, ou lorsqu’on voit le dispositif d’interviews au moment où « témoignent » des soldats français et allemands de 1870. En parallèle, par un jeu subtil et cohérent de décalage des temps, Mordillat montre des habitants de Bitche regarder avec le Mondel de 1870 des Actualités cinématographiques où l’on voit Napoléon III, Guillaume Ier ou le général Moltke : images inventées mais discours authentiques.
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Le travail minutieux de documentation, qu’il s’agisse des discours ou des lettres d’époque, de stratégie militaire, des costumes et du matériel, du terrain de bataille, ne débouche donc pas sur une plate et banale reconstitution, au sens où l’on proposerait un point de vue contemporain surplombant, en voix off, cet épisode de 1870, dont il faudrait simplement s’assurer qu’il respecte la vraisemblance historique dans le choix des accessoires, des lieux, etc. Mordillat pense la reconstitution comme la question même qui est en jeu, c’est-à-dire montre ce que c’est que faire de l’histoire pour, au contraire, nous rendre contemporains de ces soldats de 1870. En rendant explicite le décalage temporel par la mise en visibilité des techniques et des formes de langage audiovisuel, il fabrique un anachronisme véritablement porteur de sens, dont l’enquête de Mondel est la figure. Plus que tout autre, un passage fait surgir l’efficacité de ce télescopage heuristique des temps, lorsqu’on voit, à travers un champ où gisent des dizaines d’hommes, la déambulation d’un spécialiste qui passe d’un figurant à un autre en égrenant ses attributions, sa nationalité, son rôle dans la bataille, en présentant le matériel utilisé, etc., tout en rendant hommage aux soldats qui sont tombés, il y a plus d’un siècle, comme s’ils étaient là, devant lui.
Guillaume Soulez, sémiologue,
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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