Le Plus Grand Français de tous les temps
 
La télévision, « c’est la voix de la France »
On pourrait s’étonner de l’omniprésence de la télévision au cours de la cérémonie organisée par France 2 le 14 mars dernier pour déterminer, des cents sélectionnés par sondage, qui sera « le plus grand Français de tous les temps ». La présence dans le classement de Léon Zitrone ou de Michel Drucker lui-même, coanimateur de la soirée, en témoigne. Pourtant l’autopromotion n’est que la surface d’un enjeu plus profond : la place que la télévision occupe désormais dans l’imaginaire national, ce dont témoigne non seulement le classement mais aussi, à plusieurs niveaux, le dispositif de l’émission.

© France 2/Jean Pimentel
Au vu du palmarès qui s’égrena de 21 h jusqu’à minuit, on l’attendit longtemps, elle vint enfin, dans les dernières minutes, de la bouche d’Yves Calvi, l’idée que le sondage réalisé par BVA montrait l’importance que la télévision avait désormais prise dans la mémoire historique et la culture françaises. Sur les dix premiers Français, souligna le journaliste, quatre avaient partie liée à la télévision : l’abbé Pierre (même si c’est la radio qui propulsa son appel en 1954), Bourvil, Cousteau et Coluche. On pourrait d’ailleurs ajouter de Gaulle lui-même, qui sut si bien utiliser la radio puis la télévision pour court-circuiter Vichy, la presse écrite puis les partis politiques. Dans la version initiale de la BBC, les Britanniques avaient également classé troisième Lady Di.

Si, de façon attendue, la part de la deuxième moitié du XXe siècle est cruciale, ainsi que celle de la culture scolaire (du gaulois Vercingétorix à La Fontaine en passant par Charlemagne, Camus et Brassens), celle prise par la télévision est très frappante. Si l’absence de Descartes, par exemple, dans un pays dont les habitants sont souvent décrits comme « cartésiens » fait sourire (mais aussi celle d’Henri IV, Rabelais ou Ronsard, Racine, Denis Papin, Beaumarchais, Bergson, Debussy, Proust, André Breton, etc.), plus généralement, la culture dite populaire (radio, music-hall, cinéma), que la télévision a largement relayée, ainsi que ses principaux représentants – chanteurs, comédiens, présentateurs et animateurs, ou figures médiatiques liées à des causes humanitaires – proposent une mémoire culturelle bien différente des dictionnaires humanistes ou des encyclopédies scientifiques. Liée également à la télévision (Tour de France, football, tennis), la part des sportifs est également importante mais moins surprenante : les Grecs avaient leurs champions et les Romains leurs gladiateurs. Pour détourner la fameuse phrase de Pompidou à propos de l’ORTF, la télévision est bien cette « voix de la France » mais, changement de régime politico-médiatique oblige, elle est portée par un sondage plutôt que par l’État et un monopole télévisuel. Cet imaginaire national se retrouve donc de façon logique au sein même du dispositif choisi, ce qui fait passer au second plan cette tendance à l’autopromotion de la télévision par elle-même, et plus généralement à
l’autoréférence, lors de la soirée proposée par France 2.

Vitrine nationale
La première trace de cette télévisualisation de la mémoire se voit dans la scénographie qui atteste d’une hybridation entre l’histoire officielle et la mémoire télévisuelle : la coupole du Sénat transformée en plateau de télévision. Les nombreux plans de coupe panoramiques ou pano-travellings pris du fond de la salle magnifient cette alliance contemporaine des caméras et de l’or monarchique et républicain. Le Sénat, qui possède sa propre télévision mais est perçu comme archaïque, cherche par ce biais, comme le rappela son président en ouverture, à témoigner de sa modernité. La tribune transformée en mur d’images, les personnages célèbres parfois traités comme des people par Ardisson qui, gimmick de son émission, demande à « Jérôme » (Revon) d’envoyer le « magnéto » (le sujet enregistré), les officiels de France télévisions mêlés aux officiels du Sénat, quelques plans (d’affiches, de livres) ou phrases faisant la promotion de ces célébrités venues au Sénat, l’ensemble du dispositif atteste du rôle symbolique central de la télévision. Le mur d’images en particulier montre l’absorption par la télévision de la mémoire audiovisuelle nationale, à la fois par la place prééminente qui lui est accordée dans l’hémicycle sénatorial (même les officiels lèvent les yeux vers lui, comme on le fait vers la tribune de l’assemblée) et par le mélange des archives qui se fait sous nos yeux, comme si la télévision avait toujours été là pour capter l’Histoire en train de se faire (Clémenceau, Jean Renoir, Leclerc), alors qu’il s’agit le plus souvent des actualités cinématographiques. C’est désormais la télévision qui assure la voix-off. Dans un montage déjà vu et très révélateur, Reggiani sur un plateau se double lui-même chantant sur une scène de music-hall filmée trente ans plus tôt. La surreprésentation du XXe siècle dans le palmarès n’est pas fortuite, elle atteste au contraire de la contribution de l’archive audiovisuelle à la mémoire nationale désormais assumée par la télévision.

Incarnation
Les nombreuses images et paroles tirées des journaux, des plateaux, des émissions ou retransmissions télévisés, et en particulier des moments cérémoniels (montée des marches à Cannes, remise de trophées, discours officiels télévisés, etc.), montrent également que l’audiovisuel, la télévision en particulier, et l’histoire du XXe siècle sont désormais indissociables. Seule la photographie du XIXe siècle et, plus rarement, les gravures et peintures plus anciennes résistent un peu à cette naturalisation de la mémoire du fait de leur fixité. Mais, souvent, y compris lorsque l’audiovisuel existe à l'époque du grand Français, la caméra zoome sur les visages pour « animer » les portraits et mimer des « gros plans » mobilisant des affects ou des valeurs emblématiques (tristesse, respect, bonheur rayonnant) transformant ces Français en icônes (Corneille figure l’honnneur, Dalida l’amour, etc.). On voit là à l’œuvre la force d’incarnation de la télévision : non seulement les grands Français sont représentés à la télévision plutôt qu'en d'autres lieux, et les acteurs de cinéma illustrés par leurs films les plus télédiffusés, mais Robespierre est défendu par maître Vergès et Jaurès a les traits de Philippe Torreton qui va bientôt l’incarner sur le petit écran. Les orateurs qui évoquent les grands Français sont choisis parmi les célébrités du petit écran, dont Alain Decaux, bien sûr, et les comédiens qui jouent pour la télévision prêtent souvent leur visage aux grands Français ou à certaines de leurs figures centrales, bouclant parfois la boucle de cette incarnation audiovisuelle et nationale lorsqu’un grand Français en incarne un autre – Montand chante Prévert, Gérard Philipe est le Cid, Jean Marais joue Don Diègue, Aznavour incarne le Père Goriot dans une fiction de France 2, etc. La télévision assure aujourd’hui le rôle de la manufacture de Pellerin à Épinal qui accompagna la Révolution française et le début tumultueux du XIXe siècle de ses images imprimées en couleurs : bon enfant, souvent dépolitisée, l’imagerie télévisuelle, à travers ses gravures emblématiques, fixe des moments « indiscutables » et gomme certaines aspérités. On note, exception intéressante parce qu’elle est au cœur de l’enjeu de représentation et définit une frontière républicaine des images, une phrase finale à propos de Jeanne d’Arc qui souligne que « sa légende n’a pas fini de fasciner et parfois, malheureusement, d’être récupérée ».

Interaction
Avec de Gaulle, Cousteau, l’abbé Pierre, mais aussi Montand, Sartre, Tazieff, Kouchner, Bardot, etc. – ce qu’on peut dire également de Cocteau, de Pagnol ou de Gérard Philipe, et d’autres, avec les actualités cinématographiques – sans parler des figures médiatiques d’aujourd’hui présentes dans le palmarès, on franchit un palier supplémentaire dans la mesure où ces grands Français et Françaises ont su s’emparer de l’outil télévisuel pour faire advenir leurs projets ou leurs causes. À l’heure où la peinture ou la photographie officielles utilisées par Louis XIV, Bonaparte ou Napoléon III ne peuvent plus concurrencer les médias, ils ont contribué en ce sens à leur propre imagerie pour en faire un instrument culturel ou politique. Indépendamment même des « grands discours », l’humour des conférences de presse de de Gaulle, Bardot allongée près d’un bébé phoque, Balavoine apostrophant Mitterrand attestent de l’interaction entre ces personnages et leur époque via la télévision. En les considérant comme des archives comme les autres, c’est-à-dire en en faisant des emblèmes historiques, France 2 non seulement assume la fonction de « lieu de mémoire » pour cette histoire de France audiovisualisée mais, en quelque sorte, les fait entrer dans l’histoire. À l’heure où les manuels scolaires ont, logiquement, de plus en plus recours aux archives de télévision, où est également instauré un dépôt légal de la radio et de la télévision (depuis le 1er janvier 1995) assuré par l’INA, sans doute principal fournisseur des images de la soirée, on n’a alors peut-être pas tout à fait encore mesuré ce que la « médiagénie » (terme imaginé par le chercheur Philippe Marion) télévisuelle, ce mélange étrange de tréteaux et de tribune publique, fait non seulement à la mémoire mais, plus encore, à l’histoire elle-même comme récit. Peut-être pour ces grands Français qui s'en sont emparés, comme pour nous spectateurs, maintient-elle un « imaginaire national » au moment où, précisément, la science historique et la mondialisation des images tirent dans d’autres directions.
 
 
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle



© SCÉRÉN - CNDP
Créé en mars 2005  - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.