Nicolas et Karima dans le vertige de la crise
Nicolas Beytout, ancien directeur de la rédaction des Échos et du Figaro, a conçu une émission en deux parties pour sensibiliser les téléspectateurs de France 5 à la question de la dette publique : un « documentaire-fiction » de 52 minutes suivi d’un débat en plateau avec des économistes, des journalistes, des syndicalistes et des hommes politiques. Si l’équilibre du débat dépend du casting (du choix des invités) et de l’animateur, qu’en est-il pour une fiction qui vise à peser dans le débat public ?
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La fiction La France en faillite repose sur l’idée suivante : en 2017, un journaliste prénommé Nicolas réalise avec son équipe, pour une sorte de webtélévision d’information en continu, des sujets sur la « faillite » de la France le jour où celle-ci a été rétrogradée par les agences de notations financières. Malgré des cures d’amaigrissement de l’État, le retardement de l’âge de la retraite, etc., entre 2008 et 2017, la France n’a pu éviter le pire : la protestation sociale enfle alors à mesure de cette journée-catastrophe, le film se concluant sur l’annonce que l’État commence à vendre « ses bijoux de famille » : le château de Versailles... Nous découvrons à la toute fin qu’il s’agit d’une sorte de rêverie de Nicolas à sa fenêtre, nourrie de toutes ces archives où, les uns après les autres (jusqu’à François Fillon récemment), des hommes politiques alertent l’opinion sur les risques d’une dette publique qui s’accroît fortement depuis une trentaine d’année. N’était ce moment final qui subjectivise en quelque sorte le récit d’une catastrophe annoncée, et fait de ce film un « point de vue » parmi d’autres possibles (même s’il est repris ensuite en plateau par le concepteur de l’émission, Nicolas Beytout, principal animateur du débat), on est frappé du caractère tout à fait univoque du propos. Observons de plus près ce film.
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Contrairement à l’appellation de « documentaire-fiction » proposé par la chaîne, il s’agit bien d’une fiction, et même d’une sorte de science-fiction (plus précisément « économie-fiction », comme l’écrit Télérama), car il ne s’agit pas de retranscrire une réalité (historique, sociale ou économique) grâce à des moyens dramatiques, comme dans la docufiction habituelle, où l’on cherche, par exemple, à retracer les derniers moments de la ville de Pompéi à travers ce qui a pu arriver à ses habitants (le terme anglais docudrama est moins confus que notre docufiction). Même si elle s’alimente d’archives de journaux télévisés authentiques (manifestations, scènes d’émeutes) qui lui donnent un cachet de vérité indéniable, c’est en effet une simple fiction réaliste. Il s’agit de s’inspirer de la réalité de 2008, et même de ses derniers soubresauts, avec la crise financière qui a été intégrée au scénario, pour imaginer des personnages fictifs aux prises avec un futur catastrophique. Ce réalisme est renforcé par le fait que le narrateur est un journaliste, qui mobilise d’autres journalistes pour couvrir l’événement, comme si nous étions en 2017 : à mesure que la journée se déroule, de nouvelles images et de nouveaux sons viennent nous confirmer que nous sommes bien en train de suivre cette folle journée où la France a été déclarée en faillite. Le réalisme utilise donc, comme souvent, mais à un degré très élevé ici, notre relation documentaire habituelle aux images d’actualité et au discours journalistique au service de la vraisemblance fictionnelle.
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À partir de cette matrice rétrospective qu’est l’écran de la fenêtre depuis lequel Nicolas regarde le monde extérieur (cadre dans le cadre), nous sommes même dans une sorte d’hyperréalisme dont la figure la plus nette est la multiplication des écrans, qui relient, par visiophonie, tous les protagonistes (le chef d’équipe, une journaliste-reporter d’image, deux enquêteurs qui travaillent à distance sur les archives ou fixent des rendez-vous), différents lieux d’entretiens avec des informateurs ainsi que les archives authentiques citées comme telles (journaux télévisés de 2008) ou détournées (scènes de manifestation et d’émeutes censées se dérouler en 2017). Nous serions dans moins de dix ans dans une société ultraconnectée (« On reste en connexion », dit l’un des personnages), faite d’un télescopage permanent entre des images du monde qui défilent et la production d’images que chacun peut faire, images qui viennent à leur tour se mêler au tourbillon mondial des images et des sons en continu, ainsi qu’aux images d’un passé toujours disponible d’un simple clic. Karima, la journaliste-reporter d’image, incarne à elle seule ce déploiement des écrans : elle communique avec son amoureux anglais (qui détient des informations cruciales) via une sorte de montre-écran ; elle porte une valisette avec un écran de contrôle et une mini-caméra avec micro portatif juchée sur une petite perche ; sans compter les plans où l’image nous offre des images du contrechamp via le rétroviseur de son scooter... Métaphore d’un 2008 qui serait vu dans le rétroviseur de 2017 ?
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Plusieurs fois, l’écran se divise en deux ou trois petits écrans, montrant les protagonistes à l’œuvre ou faisant défiler des archives ou des « images en direct » de la webtélévision. La connexion intégrale en 2017 des êtres et du monde trouve donc avec cette catastrophe, annoncée par des images d’archives et confirmée en continu par d’autres images, une sorte d’illustration exemplaire de la puissance des questions économiques et financières sur notre vie, puisque celle-ci semble alors reposer sur la connexion généralisée des marchés et des individus, l’État n’étant qu’une sorte d’entreprise dont nous serions les usagers et les actionnaires à la fois, acteurs et victimes de sa faillite... En somme, on est donc plus près de 24 heures chrono, la série américaine fondée sur l’illusion du temps réel, que de Vive la crise, cette émission de 1984, animée par Montand. Cette dernière commence, en effet, au contraire, comme un faux documentaire (un faux flash d’information présenté par Christine Ockrent annonçant des restrictions drastiques), vite démenti (« Avouez, vous avez eu peur... »), avant de se poursuivre par des scénarios-catastrophe un peu dans le goût de La France en faillite, mais aussi des entretiens et des reportages à la recherche de solutions, suivant l’air du temps de l’époque (amaigrissement de l’État, décentralisation, dérégulation, encouragement de l’esprit d’entreprise, partage du temps de travail, etc.). S’il est amusant de comparer l’évolution (et les constantes) d’une sorte de pédagogie du libéralisme économique qui inspire ces deux émissions, de 1984 à 2008, on peut constater que Vive la crise, dans sa deuxième partie surtout, est davantage polyphonique, tandis que cette multiplication télescopée des « points de vue » visuels (en fait des angles visuels), qui sert d’appui au réalisme fictionnel pour figurer le vertige audiovisuel de l’économie, n’aboutit en réalité qu’à un seul et unique « point de vue » sur la question de la dette publique.
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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