Pourquoi (pas) la fiction ?
Une nouvelle série, La Commune, de Philippe Triboit, écrite par Abdel Raouf Dafri, est diffusée sur Canal+ le lundi soir. L’histoire se déroule dans un « quartier difficile », entre problèmes de drogue, de racisme, de chômage et d’expulsion. L’occasion de s’interroger sur les « fonctions de la fiction ». Dans des immeubles délabrés, de cages d’escaliers verdâtres en chambres lépreuses, des hommes et des femmes se disputent, pleurent, hurlent, se menacent, se battent, se droguent, s’assassinent, font des crises de manque ou dépriment dans un fauteuil roulant. En face, à la mairie, des politiciens racistes, carriéristes et irresponsables attisent le brasier. La bande-son dévide l’équivalent linguistique du décor : putain, chier, enfoiré, baiser, larguer des meufs, bâtard de ta race. Les mots d’auteur, cette manie du cinéma et de la télé qualité France, emboîtent le pas : « Deux chiens qui s’enculent, ça fait pas un couple ». Symétrie parfaite de l’image et du son : de la façon même dont chaque mur est soigneusement sali, chaque objet soigneusement abîmé et chaque cerne professionnellement soulignée au maquillage, chaque silence est meublé d’un méchant bourdonnement de périphérique à l’heure de pointe, et chaque phrase agrémentée de grossièretés, de fautes de prononciation et d’erreurs de syntaxe (« J’aimerais qu’vous faites attention » : trop beau pour être vrai). Et quand une jeune femme regarde son test de grossesse, c’est forcément assise sur la cuvette des WC. Le magazine officiel des programmes de Canal+ nous affirme pourtant que cette série « évite l’écueil du réalisme glauque trop souvent attaché à la description de la banlieue ». Fichtre ! De quoi aurions-nous écopé si cela avait été le cas ! À ce stade, au bout de quelques minutes, l’analyste ne peut que se poser la question fondamentale : à quoi sert un tel spectacle ? Pour envisager les deux réponses les plus courantes, une fiction sert à se changer les idées ou à s’instruire. En ce qui concerne la première, il est douteux que La Commune permette vraiment de s’évader. Contempler le malheur d’autrui ne distrait qu’une fort petite tranche de la population. Concentrons-nous donc sur la seconde. En veine herméneutique, le magazine de Canal+ nous assure qu’« un parfum intemporel et universel s’échappe » de cette série aux allures de « tragédie antique ». Mais il faut faire un effort de transposition extraordinaire pour dégager l’universalité de situations d’abord présentées comme contingentes (comment se débarrasser de la drogue, conserver son logement, trouver du travail...). Reste alors la voie documentarisante : la série, effectivement, est destinée à tous les spectateurs désireux de « s’interroger sur la société française dans son ensemble au-delà de la réalité des banlieues ». Son créateur, Abdel Raouf Dafri, sait d’ailleurs de quoi il parle : « Je suis né à Marseille et j’ai passé une partie de ma petite enfance dans les quartiers du cours Belsunce, avant de partir vivre dans les quartiers de Lille-Sud. » Un téléspectateur désireux de réfléchir à la question de la pauvreté dans les sociétés post-capitalistes peut se renseigner dans les médias d’informations, ou s’il est scrupuleux et possède le bagage nécessaire pour passer outre le barrage rhétorico-scientifique, consulter des rapports sociologiques. Une fiction le documentera-t-elle aussi ? La vulgate romantique nous l’affirmait : il y a des cas où la consultation de documents scientifiques échoue à faire ressentir ce qui se passe vraiment dans la situation décrite, des cas où seul un artiste peut transmettre de l’information, sans passer par le canal de la raison (aisthèsis, le mot grec qui donne sa racine au terme d’esthétique, désignait cette information-là). Même l’observation directe laisse passer un tas d’informations capitales, renchérirait d’ailleurs Marcel Proust... Mais pour que cette magie opère, il faut du talent. Or La Commune ne se distingue aucunement des autres séries françaises : cadrages passe-partout, musique au mètre, jeu inégal des acteurs, gros plans complaisants sur les cadavres ensanglantés et les fix d’héroïne, personnages caricaturaux, etc. Le policier dit bien entendu à son collègue, parlant des personnes à la peau sombre « pour moi, y’s’ressemblent tous » ; la « bonne dame » vit bien entendu sa vie comme un apostolat héroïque... La seule originalité consiste en l’intervention d’un coryphée sans son chœur, en l’occurrence un comique tout aussi prompt à utiliser des grossièretés que les personnages dont il commente ironiquement l’infortune. Peu après le début du second épisode, nouvelle scène-choc : une jeune femme annonce à son amant qu’elle est enceinte et récolte aussitôt, en guise de réaction, une grêle de coups. L’analyste passe alors une dernière fois en revue les raisons qui pourraient le dissuader d’éteindre sa télévision. En entendant les hurlements de la malheureuse, maintenant tombée à terre, et en regardant l’homme lui envoyer force coups de pied dans le ventre (savamment bruités pour soulever le cœur, bien sûr), l’analyste est maintenant incapable d’en trouver une seule et appuie sur le bouton. Tout téléspectateur est par ailleurs en droit de le faire pour une bonne raison : parmi toutes les fonctions que peut revêtir la fiction, il y en a une qui consiste à construire quelque peu le monde qu’elle entend dépeindre.
Laurent Jullier, Paris III-Sorbonne nouvelle
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