La Mort du président
 
Histoire contrefactuelle
Diffusé sur Arte le 1er novembre, La Mort du président, film produit par Channel Four, « fait comme si » George W. Bush avait été assassiné en octobre 2007, Dick Cheney lui succédant pour conduire une politique « musclée ». Savant mille-feuilles d’images relevant de plusieurs genres et dispositifs, il permet de réfléchir au moins autant à la question de la crédibilité des médias qu’à celle de la politique étrangère américaine.
 
© Exception Wild Bunch
Ce récit d’« histoire contrefactuelle » (Niall Ferguson) s’inscrit dans une filiation cinématographique très ancienne. Georges Méliès, déjà, a tourné des « actualités reconstituées » que certains de ses contemporains prenaient d’ailleurs pour des images d’archive, comme L’Affaire Dreyfus, ou encore le Couronnement du roi Édouard, filmé en 1902 quelques semaines avant la véritable cérémonie de manière qu’il puisse le projeter le jour-même ! Lev Koulechov, dans l’URSS des années vingt, a utilisé des personnalités filmées par les reporters pour faire une fiction. Et Orson Welles a montré dès 1941 son héros fictionnel de Citizen Kane à la tribune avec Hitler, dans de fausses actualités.

© Exception Wild Bunch
Comme dans cette fameuse séquence de Citizen Kane, La Mort du président (Death of a President) détourne au profit de la fiction les techniques narratives et représentationnelles du documentaire. Cela en fait un « pseudo documentaire », ou bien, au vu de l’aura un peu sulfureuse qui l’entoure (Hillary Clinton l’a trouvé « absolutely outrageous », des chaînes américaines ont refusé de le diffuser ou de passer la bande-annonce, etc.), un « shockumentary ». C’est sans doute que si le cinéma avait déjà traité le thème de l’assassinat du président des États-Unis – on peut citer dès 1954 Suddenly, un thriller où Frank Sinatra interprète l’assassin dont le complot est déjoué in extremis – il ne l’avait pas encore fait avec le président en exercice (quant à Citizen Kane, il prenait certes pour modèle un homme encore vivant, mais ce n’était qu’un point de départ). N’oublions pas pour autant que de nombreuses fictions contrefactuelles ont depuis longtemps créé des scandales par leur trop grande proximité avec la réalité, par exemple The War Game, moyen métrage de Peter Watkins pour la BBC (1965) qui dépeint les jours suivant l’attaque nucléaire de l’URSS contre le Royaume-Uni. Plus récemment (2002), Nothing So Strange « fait comme si » Bill Gates, le puissant fondateur de Microsoft, avait été assassiné en 1999.

© Exception Wild Bunch
Imaginer « ce qui arriverait si... » est pourtant une procédure tout à fait sérieuse de la tradition historique académique, une expérience de pensée qui permet de mieux comprendre ce qui est effectivement arrivé. En 1894, Paul Lacombe, dans De l’Histoire considérée comme science, fustigeait déjà l’« illusion rétrospective » qui consiste à croire « que les événements historiques ne pouvaient pas être autrement qu’ils n’ont été. Il faut se donner au contraire le sentiment de leur instabilité vraie. Imaginer l’histoire autrement qu’elle ne fut sert d’abord à cette fin ». Le problème est peut-être qu’avant de parler d’histoire politique, La Mort du président parle d’abord d’audiovisuel, tant il tisse spectaculairement la fiction et l’actualité, le vrai et le faux. L’expérience de pensée est intéressante, mais dès qu’elle s’incarne dans un objet, tout se complique. Comme l’a remarqué The Village Voice, hebdomadaire new-yorkais d’actualité culturelle, ce film est d’abord un « techno-miracle », qui fait le tour de la plupart des conventions de représentations et de narration sur lesquelles le spectateur s’appuie pour décider de croire ou non à ce qui vient de l’écran. Il oppose pour ce faire terme à terme cinq couples de valeurs :

– Le léché (associé aux images-qui-mentent du cinéma) au bougé (associé aux images-qui-disent-vrai des actualités TV).
– Le synchrone (un discours de Bush) à l’asynchrone (une élégie funèbre de Dick Cheney, prononcée en réalité pour Reagan, mais recollée ici aux funérailles imaginaires de Bush).
– La réalité attestée des images-traces (Bush en conférence de presse vu de face) aux mondes possibles des images-fictions (Bush de dos ou à terre, joué par un acteur).
– Le joué (non seulement celui des acteurs, mais aussi celui des hommes politiques réels captés « en représentation » lors de leurs apparitions publiques) au vécu (scènes d’affolement, lorsqu’on ne pense plus à jouer un rôle mais à sauver sa peau).
– Enfin, le connu (images et événements appartenant officiellement à la mémoire du monde) à l’inconnu (politique-fiction sur le modèle du film policier « whodunit », c’est-à-dire « qui a fait le coup ? », en argot de scénariste).
Ce tourbillon de plans qui cherchent à faire vrai met donc en lumière notre propension quasi pavlovienne à associer des genres et des dispositifs d’images à un degré de crédibilité. Comme dans la logique floue, qui ménage une infinité de gradations entre le oui et le non ou bien entre le zéro et le un, j’y crois un peu, beaucoup, énormément... pas du tout, selon les conventions génériques que je repère.
 
 
Laurent Jullier, Institut de recherche
sur le cinéma et l’audiovisuel (Paris III)


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