La télévision en plein air Mardi 30 septembre 2008, Arte, en collaboration avec la télévision suisse alémanique SF, a proposé une Traviata en direct de la gare centrale de Zurich. L’occasion de revenir sur la notion de « télévision en plein air ». La télévision ne se fait pas toujours en studio : régulièrement, en dehors même des actualités qui nous transportent grâce aux micros et caméras en toutes sortes de lieux familiers ou nouveaux, les programmes nous rappellent que la télévision se veut le prolongement du monde que nous habitons. Un double mouvement anime ce rapport de la télévision et du monde : le monde se fait télévisuel, il se trouve la plupart du temps concentré, mis au format du studio de télévision, au point parfois de nous présenter ce qui nous apparaît comme une caricature de notre monde (comme dans certains talk-shows qui reprennent les conversations de tous les jours, mais sur un rythme, orchestré par l’animateur, qui est celui du tempo télévisuel, avec un casting qui est celui de la notoriété médiatique, etc.). En sens inverse, la télévision sort du studio et veut habiter le monde, poster des micros et des caméras là où nous vivons, être en phase avec les spectateurs, comme pour réaffirmer qu’elle ne vise qu’à effacer la frontière entre le monde et le petit écran. En ce sens, au lieu que le spectacle télévisuel impose son dispositif aux êtres et aux choses en studio, la télévision en plein air vise à se soumettre, au contraire, aux conditions du lieu. Ce faisant, la télévision reproduit ce geste de « sortie du studio » (ou de l’atelier) qui a été celui de la peinture de plein air, de la photographie et du cinéma. Cependant, comme aucune situation n’est jamais pure, il vaut mieux penser cette rencontre comme deux polarités entre lesquelles se tient le spectacle de télévision. Ainsi, celui-ci essaie parfois de retrouver en studio mais « en direct » (ou « dans les conditions du direct ») les vibrations de la continuité et de l’inattendu, ou il déploie, au contraire, toutes les ruses de l’organisation pour « maîtriser » la logistique et les défis techniques qu’impose le plein air (qu’on pense, par exemple, aux prouesses quotidiennes de la retransmission du Tour de France). Donner une Traviata dans une gare qui ne cesse pas de fonctionner comme gare est, bien sûr, un défi redoutable. Plusieurs écueils peuvent se faire jour : des difficultés techniques propres à l’inadéquation entre le lieu et les nécessités du spectacle (où mettre la scène dans la gare, comment maîtriser l’acoustique ? etc.), le risque d’un sentiment d’artificialité ou de décalage entre l’intrigue de l’opéra, le comportement du chanteur et son lieu de représentation (Violetta, l’héroïne de la Traviata, devra-t-elle porter une valise tout en chantant ?), et ainsi de suite. Les choix effectués dans cette émission montrent une alliance intéressante entre conception du spectacle télévisuel et contraintes du lieu. L’opéra est découpé en morceaux entrecoupés d’interventions d’une présentatrice, et parfois même de petits sujets sur les réactions des spectateurs-voyageurs de la gare, ou de rapides interviews d’un concepteur ou d’un artiste. Or, si l’intrigue et la musique sont coupées, produisant une sorte de spectacle en pointillé, une double continuité assure justement une homogénéité minimale : celle du direct et celle du lieu toujours combinés ensemble. Didactique, la présentatrice résume ou annonce les grandes étapes du récit, ce qui pourrait contribuer à un sentiment de décalage, mais celui-ci est en partie gommé par le fait qu’elle surgit toujours depuis le lieu que quittent au même moment les chanteurs (un bout de hall, la devanture d’un café installé dans la gare, un quai...), entrant dans le champ sans respect pour la frontière entre la fiction opératique et la réalité du lieu. Elle questionne ainsi, par exemple, Vittorio Grigolo, le chanteur qui joue Alfredo (l’amour de Violetta), juste après sa performance pour lui demander de but en blanc « quel est maintenant l’état d’esprit d’Alfredo ? » Ainsi, tandis que des plans de coupe, parcourant la gare, montrant des spectateurs ou des voyageurs, nous rappellent régulièrement que nous sommes bien dans cet espace qu’est la gare de Zurich, où le spectacle est en train d’avoir lieu ou sur le point de reprendre, un certain humour de la situation sert de liant, même si l’on peut trouver la présentatrice, sans doute crispée par la difficulté, parfois moins à l’aise que ses interlocuteurs. On retrouve ici les questions que se posaient les réalisateurs des débuts de la télévision qui voulaient proposer un spectacle théâtral en direct : celui-ci serait-il un reportage sur un spectacle théâtral ou une nouvelle forme – télévisuelle – de théâtre avec des caméras et des micros ? (Voir l’ouvrage de Gilles Delavaud, L’Art de la télévision, INA-De Boeck, 2005.) Subsumant ce jeu entre une logique de discontinuités et une logique d’homogénéisation, la rumeur sourde de la gare – un mélange de trains qui freinent, de paroles et de pas – demeure toujours présente, se mêlant au son de l’orchestre, enveloppant les chants et les paroles comme un cadre sonore sur lequel ils se détachent : c’est elle qui assure la vraie continuité du spectacle, c’est-à-dire la présence du lieu. On pourrait croire alors que le téléspectateur viendrait ici se fondre au sein du public de la gare, venant goûter les plaisirs d’un opéra sorti, lui aussi, de la salle de spectacle pour se mêler à la population. Ce serait la victoire du plein air sur les pesanteurs techniques... Or, seul le téléspectateur peut jouir véritablement d’un spectacle qui est en fait dispersé aux quatre coins de la gare et dont les spectateurs sur place ne perçoivent que des fragments. C’est-à-dire qu’il n’y a que « l’orchestration » télévisuelle (la régie finale) qui peut paradoxalement permettre au téléspectateur de profiter de ce « spectacle total » qu’est l’opéra. Le paradoxe du plein air peut donc s’énoncer ici : si la télévision doit donc s’adapter au lieu pour rencontrer le monde, c’est en revanche sur l’écran que se construit le spectacle.
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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