Spectacle psychothérapique
« France 3, chaîne de la proximité et du lien social, ouvre son antenne à un nouveau rendez-vous hebdomadaire totalement dédié à la famille, présenté par [le grand pédopsychiatre] Marcel Rufo et Charline Roux », dixit le communiqué de presse. Le mieux c’est d’en parler, proposé le dimanche en fin d’après-midi, met donc en scène les problèmes psychophysiologiques de quelques personnes et leur « cure-express » sous l’œil de la caméra : mais à quelles conditions cure et mise en scène sont-elles compatibles ?
 © France 3 / Charlotte Schousboe |
« Apprendre à se comprendre pour mieux vivre en famille » est l’ambition toute didactique affichée par ce magazine. Marcel Rufo, avec son bon sens et son accent du sud aussi rassurants l’un que l’autre – le site du magazine lui accole d’ailleurs l’étiquette de « grand-père » parmi la multitude de mots que charrie le générique –, y dispense des conseils apaisants. Charline Roux, de son côté, fait les transitions, pose les questions « naïves », et traque tout risque de scientisme (une référence à Winnicott, un terme un peu compliqué...). Pour ce qui concerne le dispositif, le format et l’habillage, rien ne distingue Le mieux c’est d’en parler des autres émissions de plateau. De son générique accrocheur starisant le duo qui l’anime à sa scénographie en arène disposant le public autour du « comptoir » où devisent les invités, en passant par le « ton du bonimenteur » adopté par sa présentatrice, tous les éléments de sa forme exemplifient le standard télévisé actuel. Ces éléments nous sont si familiers que nous avons fini par les « naturaliser », ou tout au moins par cesser de les interroger. Pourtant, leur neutralité n’a rien d’évident. Examinons-en deux, le jeu avec la lumière et la scénographie.
 © France 3 / Gérard Bedeau |
L’ambition didactique du magazine passe en premier lieu par une lumière inondant le plateau. « Lumière est faite » sur l’objet de la « leçon de choses » – ce dimanche, en l’occurrence, l’existence de phobies chez certains adolescents. Pas d’ombre au tableau. Pas d’ombre au plateau : les lux pleuvent des cintres. Le spectateur sent cependant confusément combien cette volonté de ne rien cacher se justifie plus au propre qu’au figuré. Il perçoit un décalage entre le protocole de l’émission et son traitement effectif : tout le monde est supposé découvrir le cas à analyser, alors que cette découverte semble jouée. Marcel Rufo a manifestement déjà discuté avec les patients (la psychologie est affaire de temps, et on n’entre pas comme dans un moulin dans l’intimité des personnes), et a déjà exposé à Charline Roux l’essentiel de ce qu’il allait dire (y compris certaines plaisanteries, devant lesquelles elle tente de retrouver l’amusement de la première fois, mais mimer la sincérité est difficile).
 © France 3 / Gérard Bedeau |
La scénographie, ensuite, est de type spectaculaire. Comme les émissions musicales, Le mieux c’est d’en parler fait un usage systématique de la louma, caméra sur grue télescopique qu’on pilote à l’aide d’un joystick pour l’envoyer planer dans les airs, descendre des cintres, y remonter, tourner autour des invités, survoler le public, etc. Du strict point de vue du sens, ces acrobaties sont inutiles ; du point de vue du spectacle, elles sont agréables à l’œil, elles font sensation. Le public applaudissant chaque fois qu’une « séquence » (aux sens pédagogique et audiovisuel du terme) est terminée, l’effet-concert est évident. Les inévitables plans de coupe sur les plus jolies jeunes femmes assises dans les gradins l’accentuent. C’est mieux d’en parler... devant tout le monde. Le sentiment du show naît aussi de la conscience que les « patients » ont accepté de se « donner en spectacle » sur un plateau. On pourrait donner un surtitre à tous les numéros de cette émission : « J’ai accepté de parler de mes problèmes à la télé. » Comment ont-ils été choisis ? Le site de France 3 nous sollicite : « Pour nos prochaines émissions, nous recherchons différents témoignages sur... N’hésitez pas à contacter Anne-Céline, par mail, ou par téléphone. » Le magazine Version Femina, partenaire officiel de l’émission, est également à la recherche de sujets : « Pour ou contre faire chambre à part ? Témoignez. Pour ou contre la minceur des mannequins ? Témoignez. Pour ou contre mentir aux enfants ? Témoignez. Etc. » Avec cynisme, le site ajoute : « Vos expériences personnelles sont un véritable enrichissement pour nous. » Or les patients qui se proposent de venir sous les sunlights sont-ils bien représentatifs des sujets atteints du trouble dont ils viennent parler ? Vouloir confesser ses problèmes intimes à la télévision n’est pas un désir universellement partagé ; plusieurs motivations peuvent lui être rattachées : venir parce qu’on a tout essayé, parce qu’un tiers insiste pour que l’on le fasse, parce qu’on est fasciné par l’hyperréalité des plateaux de télé (Jean Baudrillard), etc. « Anorexie : Comment les aider ? Phobies : comprendre leurs angoisses. Mères possessives : lâchez vos enfants ! » Ce sont là les problèmes d’autrui. Quarante minutes de télé ne remplacent évidemment pas l’écoute, l’analyse, le traitement, la cure ; si mise en lumière et scénographie sont ici tournées vers le spectacle, c’est que l’émission est moins destinée à soigner ceux qui souffrent d’un mal qu’à autoriser ceux qu’il épargne à s’en féliciter.
Laurent Jullier, Institut de recherche sur le cinéma et l’audiovisuel (Paris III)
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