Voir, se voir ou savoir ?
Une collection de documentaires sur les Français vus par tranches d’âge (10, 15, 20, 30, 40 et 50 ans), est diffusée sur Canal+. Dans le premier volet, sur les 10 ans, diffusé le 5 janvier, le dispositif est triple, pour chacun des dix enfants choisis : reportages sur la vie quotidienne, interviews, et sujets tournés librement par les enfants qui se sont vus chacun confier un caméscope. Réussit-il pour autant à exaucer le vœu formulé par Christine Cauquelin, directrice des documentaires sur Canal+, de « dresser, à travers une multiplicité d’histoires, le portrait de notre pays, aujourd’hui » ?
 Le monde et nous - 10 ans
© Capa Presse TV |
Si ce documentaire est représentatif de quelque chose, c’est moins de la tranche d’âge des Français de dix ans (il n’y a ni malade, ni handicapé, ni très riche, ni très pauvre) que du grand mouvement de « connaissance du moi » dont le philosophe canadien Charles Taylor retraça la fortune dans son livre Les Racines du moi. Récemment, cette rage de vivre en se regardant vivre s’est accrue de deux façons, centripète et centrifuge, dans les sociétés occidentales :
1. La mise en spectacle des apparences
L’invention de la photographie, du cinéma et de la télévision a signé l’apparition de « machines à se voir ». Il est désormais difficile de vaquer à ses occupations dans une grande ville sans être capté par des caméras de surveillance, difficile d’assister à un événement familial sans qu’un parent sorte de sa poche un appareil numérique de prise de vues, et difficile de trouver un événement historique qui ne donne pas lieu à une recréation fictionnelle sous forme de film ou de téléfilm. C’est en cela, pour rappeler les fameuses premières lignes de la Société du spectacle de Guy Debord que « tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation ».
2. La mise en spectacle du moi
Si les journaux intimes du XIXe siècle sont faits pour rester noués d’un ruban dans le secret des commodes, les blogs sont destinés à être lus par tous. Les sondages, dans le même ordre d’idées, renseignent en permanence sur les idées, les croyances et les désirs de communautés délimitées par toutes sortes de facteurs. Les talk-shows invitent des célébrités à donner leur opinion sur une foule de sujets ; le confessionnal des émissions de trash-TV transforme le téléspectateur en prêtre d’un nouveau genre que le sceau du silence ne ligote plus.
 Le monde et nous - 10 ans
© Capa Presse TV |
Ce double mouvement mis en évidence, on peut se demander si le déluge d’informations qu’il occasionne nous fait vraiment accéder à la connaissance intime de tous ces gens qui se montrent à nous en train d’agir et de penser. Car l’enjeu est là : puisque la « fusion impossible des inconscients » (une malédiction humaine chère à Proust et à Lacan) nous condamne à seulement imaginer ce qui se passe dans la tête d’autrui, il faut bien se muer en observateur attentif pour avoir une chance d’apprendre quelque chose. Le premier problème, dans le documentaire qui nous occupe comme dans n’importe quelle émission, est que les informations disponibles apparaissent déjà médiatisées. De la même manière que la question posée par le sondeur appelle par sa formulation une réponse qui ne reflète pas vraiment la conviction intime du sondé, le cadrage, le montage, la mise en musique et l’influence de la présence d’une caméra sur le comportement gauchissent l’« accès aux données ». Peut-on corriger cette déformation ? Il est périlleux de se faire une idée de la personnalité d’un être humain sur la seule base de ses interactions avec un dispositif de filmage et d’interview par des journalistes hors champ. La seule information fiable à tirer de ces interactions, comme on l’a déjà signalé dans une précédente chronique (sur C’est mieux d’en parler), est que cet être a accepté – pour des raisons que l’émission nous cache – de voir son intimité familiale dévoilée par des caméras.
 Le monde et nous - 30 ans
© Bonne Compagnie |
Le second problème posé par cette soif d’apprendre sur autrui en vivant sa propre vie comme un « stage d’observation » est que voir n’est pas savoir : ce n’est pas parce qu’on dispose d’un accès audiovisuel à un événement qu’on en comprend les tenants et les aboutissants. « Pour une fois que c’est pas des sociologues ni des pédopsychiatres qui nous interrogent », dit un petit enfant au début de l’émission. Comme si les sociologues pullulaient dans l’espace public... En réalité les enquêtes sociologiques sont réservées à une minorité de professionnels, et la plupart d’entre elles n’arrivent dans les médias que sous une forme édulcorée fatale à la vocation qu’ont certaines disciplines (non seulement la sociologie mais aussi la psychologie et bien entendu la philosophie) de faire apparaître comme tels la doxa, les clichés et les stéréotypes. Il faut beaucoup de travail pour comprendre ce qui se joue dans les actions les plus quotidiennes, quand bien même mettent-elles en scène un enfant de dix ans qui s’amuse dans sa chambre. Il ne suffit certes pas de regarder pour comprendre – comme le rappela Michel Foucault à l’occasion d’une conférence, « alors que le rôle de la science est de faire connaître ce que nous ne voyons pas, le rôle de la philosophie est de faire voir ce que nous voyons, [c’est-à-dire] ce qui est si intimement lié à nous-mêmes qu’à cause de cela nous ne le percevons pas ».
Laurent Jullier, Institut de recherche sur le cinéma et l’audiovisuel (Paris III)
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