Caméra-stylo
À l’occasion de la fabrication du Libé des écrivains, paru le jeudi 13 mars 2008, plusieurs équipes de Doc en stock suivent, pour France 5, le travail de quatre écrivains, journalistes d’un jour, et propose, le jour-même, la diffusion de leur travail sur la chaîne. Doc en stock, maison de production fondée par Daniel Leconte, propose des « documentaires grand public ». L’occasion de revenir sur la différence entre « reportage » et « documentaire ».
 © Raphael Dautigny / Luce |
Bien que le « documentaire » soit aujourd’hui financé, pour l’essentiel, par la télévision, les documentaristes et leurs associations se positionnent contre le reportage et la télévision. Le documentaire serait doté d’un « point de vue », le reportage se contenterait d’enregistrer le « réel », le « cinéaste » s’opposerait au « journaliste », etc. Depuis Jean Vigo, on a coutume de définir le documentaire comme « un point de vue documenté », tentant de saisir un équilibre entre le travail d’enquête et le caractère personnel du film, engagé et critique (comme la dénonciation par Vigo du « mirage » niçois fondé sur l’opposition par le montage entre le luxe ostentatoire de la promenade des Anglais et la misère des quartiers pauvres). On tire de plus en plus cette formule vers le « regard » du cinéaste : sa façon de regarder le monde serait spécifique, son film rendrait compte ensuite de ce regard. Vu de cette perspective, c’est dans cet entre-deux que les chaînes se glissent pour « formater » les documentaires au nom du public, suscitant l’ire des documentaristes attachés à leur « point de vue ». Qu’en est-il lorsqu’un « documentaire » réalisé par Doc en stock, maison de production ayant reçu de nombreux prix, se rapproche fortement du reportage en réalisant en trente-six heures un film sur la fabrication du Libé des écrivains ? Prouesse technique valorisée par France 5, le film a été, en effet, tourné pendant la journée du mercredi 12 mars et il est à l’antenne le jeudi 13 mars à 22 h, afin d’être diffusé le même jour que la sortie de ce Libération. Le montage a été réalisé à mesure. Peut-on, dans ces conditions, conserver ce même « point de vue » qui caractérise le documentaire ? À première vue, ce Libé des écrivains respecte le format du reportage traditionnel par une série de paramètres dont le plus flagrant est que l’on suit quatre « personnages » (quatre écrivains) pendant une journée et que leur « histoire » est racontée de façon linéaire et juxtaposée, de la conférence de rédaction du matin qui répartit les sujets à l’écriture du papier dans les salles de rédaction du journal en passant par l’enquête sur le terrain. Bernard-Henri Lévy couvre la dernière étape du procès des caricatures aux côtés de Cabu à la 9e chambre de la cour d’appel de Paris ; Joy Sorman va à la rencontre des candidats et des militants sur un marché du 5e arrondissement de Paris où se présentent Jean Tibéri et son opposante socialiste Lyne Cohen-Solal ; Léonora Miano suit Bernard Lavilliers en tournée ; Gérard Mordillat se rend à la conférence de presse de Xavier Bertrand, ministre du Travail, sur les souffrances psychologiques au travail. À chaque étape, la voix off nous prend par la main. La contrainte technique ici a visiblement imposé un prédécoupage (rendant possible le dérushage et le montage simultanés) qui se calque sur l’activité ordinaire d’un journaliste. À aucun moment le film ne propose, par exemple, une véritable réflexion sur le travail journalistique, ou sur les éventuels décalages entre le travail d’écrivain et celui de journaliste (à part une pointe discrète sur le fait que BHL est peut-être le plus journaliste de ces écrivains). On serait bien en peine de tirer un propos un peu élaboré de ce film – ce serait un exploit dans de telles conditions de réalisation : cette rencontre entre écrivains et journalistes a eu lieu, chacun semble y trouver son compte…
 © Raphael Dautigny / Luce |
Pourtant, si l’on fait abstraction de ce cadre, ce film parvient plusieurs fois à accrocher l’attention, à susciter l’intérêt davantage qu’un reportage ordinaire, mais ceci se joue à l’intérieur de chaque séquence. Si l’on se fonde sur trois des textes publiés, un indice de cette réussite se voit dans le fait que la tonalité de chaque « terrain » (la conférence de presse, le marché du 5e arrondissement, le car qui emmène Léonora Miano et Bernard Lavilliers à Béthune) se retrouve à la fois dans le film et dans l’article publié dans le Libé des écrivains. Comme si la caméra avait su saisir ce que la plume avait également attrapé à sa manière dans la même situation. Joy Sorman affronte les militants tibéristes, choc verbal et quasi physique dont son texte à la première personne témoigne fortement ; adoptant une posture d’analyse, Gérard Mordillat s’interroge sur le langage managérial et ministériel qui transforme un système social de gestion des personnels fondé sur la peur en un problème de santé, devant le ministre lui-même, tout comme dans son texte qui fait d’abondantes citations ; plutôt que de parler de la carrière du chanteur, Léonora Miano restitue la légère tension perceptible entre Bernard Lavilliers et elle-même pendant leur entretien, tension liée à la pudeur de celui-ci qui n’empêche pas du tout une certaine admiration affectueuse de passer. Ces trois genres journalistiques (enquête, conférence de presse, portrait) et leur pendant audiovisuel (caméra à l’épaule, « pauvreté de la mise en scène » de la conférence de presse, comme le dit Mordillat lui-même, ou conversation en champ-contrechamp) n’empêchent pas ces trois singularités d’écrivain de porter leur style à l’écran, par leur propos et surtout leur conduite sur le terrain, qu’une caméra empathique parvient à saisir. Loin de venir du « réel », ou de témoigner d’un point de vue particulier par le montage ou la forme du récit, le charme de ce film vient donc d’un amont du film, de ce caractère que se sont forgés par l’écriture et l’observation du monde ces écrivains filmés. Comme si, dans ce film, la mission confiée par Libération à ces écrivains – marquer de leur regard propre l’écriture de l’actualité – s’était substituée à celle que l’on attend d’habitude du documentariste lui-même.
Guillaume Soulez, sémiologue,
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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