Les marionnettes du Grand journal de Canal +
 
Doubler n’est pas jouer
L’apparition des marionnettes numériques de Christophe Dechavanne, Marc-Olivier Fogiel ou Thierry Ardisson dans « Le Grand Journal de Canal + », à 18 h 50, n’est pas seulement le dernier gadget technologique à la mode mais un phénomène profondément révélateur de notre rapport à la parole télévisée.

© Schousboe/Canal +  

La présence de personnages non-humains à la télévision aux côtés d’animateurs ou d’invités en chair et en os tend à se banaliser, depuis Les Guignols (Canal +) en latex jusqu’à la créature numérique du Bigdil (TF1), sans parler des personnages animés qui habitent les programmes pour enfants. Mais le jour où les acteurs de cinéma, ayant été remplacés par des dessins animés, seront interviewés par des caricatures numériques n’est pas pour demain. L’apparition de Marco, Christophe et Thierry, caricatures numériques en 3D de trois animateurs célèbres de talk-shows sur trois chaînes différentes, connus pour leur impertinence, marque plutôt une étape supplémentaire et révélatrice. Dans une émission qui multiplie les chroniqueurs, les séquences et les sketches ou pastilles humoristiques, c’est précisément notre rapport à la parole humaine, à ses modalités et à ses différents registres, qu’elles mettent en tension, et qui constitue l’horizon de ces dispositifs télévisés.
Liées aux jouets, aux dessins des contes traditionnels et des cartoons futuristes ou à la caricature politique, les marionnettes permettent de réactiver au sein de la télévision ces univers et leurs codes : ainsi, la caricature permet d’ouvrir sur la satire politique en ouvrant une autre scène sur le plateau, tandis que le personnage familier sert de signe à l’enfant pour identifier que le programme s’adresse à lui, et permet la transition entre le monde du plateau et celui du dessin animé. De plus, alors que la marionnette en latex semble toujours plus ou moins reliée au corps d’un marionnettiste invisible, la double dimension de l’image télévisuelle – retransmission de vues « réelles » (analogiques) par une image électronique vidéo susceptible d’être partiellement ou entièrement affectée par l’informatique – permet de jouer sur des effets de frontière troublants entre « notre » monde et le monde avec lequel la marionnette numérique nous met en relation. Comment, dans la même image, le « vrai » Christophe Dechavanne va-t-il réagir aux piques de sa caricature numérique ?
Or, quel univers ces trois caricatures d’animateurs numériques réactivent-elles ? Celui de la télévision elle-même, et non celui de la politique, du star-system, ou celui des contes de fées et des mangas. Et sur quelle autre scène cela débouche-t-il ? On pourrait répondre « aucune » : la caricature numérique est là pour poser à l’invité, ou aux invités, des questions loufoques ou insolentes que Michel Denisot, le présentateur principal, n’oserait pas poser. Ainsi, ces créatures introduiraient simplement un questionnement au second degré, mais celui-ci demeurerait à l’intérieur de la même scène de conversation télévisée. Mais on pourrait dire aussi que, sur un plateau relativement calme, ces scènes plus « vives », supposées plus caustiques, inspirées des talk-shows de ces différents animateurs caricaturés, modifient la scène elle-même. Telle une intrusion d’une forme de télévision dans une autre, elles permettent de réactiver pendant quelques échanges cette atmosphère électrique des interviews dites « sans concession » de Tout le monde en parle ou d’ On ne peut pas plaire à tout le monde. Le temps de ces échanges, Le Grand journal bascule dans une autre forme de talk-show, dont l’invité devient la victime et Michel Denisot le spectateur innocent, avant que la conversation policée ne reprenne son cours. L’intérêt du comme si est double : dynamiser l’ambiance de la conversation – faire guetter au spectateur le dérapage, le fou-rire, le malaise de l’invité – tout en se moquant par le pastiche de ces interviews-coups de poing devenus le nec plus ultra de l’entretien télévisé.
Il ne s’agit pas seulement en effet de ridiculiser, à travers la figure de PPD, les travers d’un journal télévisé trop conciliant avec les puissants, mais de mettre en jeu un mode de relation, une forme de conversation qui, à force de provocation, n’est plus qu’un pur combat de mots, de réparties qui frôlent les limites de l’échange, et dont la sortie de plateau est une perspective possible qui oriente le reste. Première question de « Christophe » aux deux comédiennes Virginie Ledoyen et Ludivine Sagnier (Le Grand Journal, 15 octobre 2004) : « Laquelle de vous deux est actrice ? ». Silence des deux comédiennes : que répondre à une créature numérique qu’elles ne peuvent voir, comme le spectateur, qu’à travers des écrans ? Comme en écho, la fixité des plans – pour des raisons de scénographie préréglée et d’ajustement entre l’incrustation en 3D, et les caméras filmant le plateau – arrête quelque peu le montage vif qui fait le tempo des talk-shows aujourd’hui. Un flottement léger se produit, accentué par le fait que, contrairement même à la corporalité minimale du latex, les personnes sur le plateau ne sont pas en présence de la créature numérique : tout le jeu de mimiques qui se produit dans l’interaction entre personnes humaines qui parlent, tout ce qu’on appelle justement le « para-verbal » ne peut ici donner de points de repère aux invitées. Les mimiques figées de « Christophe » sont le contraire même du visage mobile que nous présentons dans une interaction. Alors faut-il prendre au sérieux la pique ? Que faut-il répondre ? Le silence est surtout une manière d’éviter la question du « à qui » on répond. Car on pourrait « entrer dans le jeu », désigner un responsable par delà la marionnette, soit l’humoriste qui parle en voix over sur les images en 3D, soit le « vrai » Christophe Dechavanne, qui aurait pu poser cette question. On a donc besoin d’aller au-delà du masque, soit du côté de la source de la voix, soit du côté du modèle de la figure : le jeu avec les marionnettes agressives du talk-show touche la limite exacte qui engage une parole humaine et que n’engage pas une parole de marionnette : il faut pouvoir répondre de sa parole, la parole n’engage pas seulement celui qui écoute.
Aux antipodes de cette limite avec laquelle jouent les marionnettes numériques du Grand Journal, on voit pendant l’émission un sujet où les deux comédiennes doublent des personnages de poissons pour les besoins d’un dessin animé : lorsque les mondes sont clairement séparés, la voix peut se détacher du corps, et se dégager de toute responsabilité, pour entrer dans un monde sans autres règles que celles de la fiction, suscitant ce commentaire de la marionnette PPD : « Chaque soir, je me double moi-même. »

Guillaume Soulez, sémiologue,
Université Paris III-Sorbonne Nouvelle


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